vendredi, 30 décembre 2011 16:42

Le Chat qui se promenait dans un rêve

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Écrit par Martin Flexman

— Raconte ! ordonna une fois encore l’adolescent aux gros genoux. La fille leva les yeux sur sa face anguleuse et salie. Il était d’une laideur rêche, tout en os épaissis trop tôt, les poignets déliés et le cou maigre d’où saillait une large pomme d’Adam entre les cordes tendues de ses jeunes muscles. Il y avait de la rudesse dans sa voix, mais son regard ombré d’un songe triste n’était que douceur. La fille s’accrocha à ce regard et quelque chose bougea en elle, comme à chaque fois que les yeux de l’adolescent démentaient l’impérieuse dureté de ses propos.

— Je viens de te le raconter, fit-elle, faussement exaspérée.

— Raconte-le encore, et n’oublie aucun détail !

Il voulait entendre une nouvelle fois le récit du rêve qu’elle avait fait la nuit précédente.

C’était leur pacte et leur secret. Chaque jour, à cinq heures, ils se retrouvaient au centre de ce taillis de noisetiers formant un cercle, refuge à l’écart de la petite route qui montait sur la colline dominant le village. Ils s’accroupissaient sur les cailloux comme deux indiens à l’heure de parlementer. Lui, portait les mêmes pantalons courts laissant voir, plus claires sur sa peau ambrée, des cicatrices. Elle, vêtue de robes à fleurs, toujours différentes, posait sur ses cuisses ses deux mains potelées, tachées d’encre et attendait qu’il l’interroge.

Cela faisait plus d’un mois qu’ils venaient là, et pas une fois encore ils n’avaient manqué à leur rendez-vous. Elle avait vu, soir après soir, les feuilles bourgeonnantes des noisetiers étendre leur transparence pure et verte autour d’eux tandis que s’allongeait la neuve clarté du jour.

Il travaillait comme apprenti maçon et terminait avant elle. Quand elle écartait les branches minces et souples comme des badines pour prendre place dans le cercle, elle le trouvait toujours à l’attendre, un reste de cigarette roulée entre ses doigts longs, raidis par les pierres et les sacs de mortiers qu’il transportait toute la journée.

Ils ne se saluaient pas. Ses yeux sombres se posaient sur elle, la détaillaient, s’attardant sur la forme naissante de ses seins. Accroupie devant lui, en silence, elle restait immobile cinq, dix minutes, pendant lesquelles les yeux du garçon finissaient par la traverser. C’était le moment qu’elle préférait, quand il la regardait de ses yeux pleins d’ombre sans la voir. Elle pouvait le contempler à loisir, observer la trace d’une barbe naissante, la mince chaîne d’or qui pendait à son cou, les traces de plâtre et de ciments dans ses cheveux.

A quoi pensait-il quand il la fixait ainsi, en aveugle ? Elle n’aurait su le dire, mais ça lui plaisait.

Au début, elle s’était sentie mal à l’aise, ne comprenant pas bien pourquoi il la faisait venir dans ce lieu retiré. Pendant les trois premiers jours, l’inquiétude ne l’avait pas quittée, car il ne se passait rien de ce qu’elle avait attendu, de ce qu’elle avait espéré.

Et puis elle n’aimait pas trop raconter ses rêves.

Mais le quatrième jour, le ciel noir s’était déversé sur eux en des trombes d’eau. D’entre les branches d’un buisson l’adolescent avait tiré un morceau de bâche usagée et les en avait recouverts. Ils étaient restés côte à côte, sous cette tente improvisée, à suivre les éclairs dans le ciel. Ce soir-là ils n’avaient pas parlé, et, quand elle était redescendue vers le village, récupérant au passage son sac de collégienne qu’elle cachait derrière un pan de mur éboulé, elle s’était sentie si légère qu’elle avait chanté.

C’était toujours lui qui prenait la parole le premier, posait la même question :

— Tu as rêvé ?

Elle faisait signe que oui. Il fallait raconter le rêve, dans ses moindres détails. Il posait d’autres questions, les mêmes toujours : « Y avait-il quelqu’un dans le rêve ? Un animal ? »

Elle voulait savoir qui, quel animal, mais lui ne répondait pas.

— Contente-toi de raconter ce que tu as vu…

Qu’attendait-il d’elle, enfin ?

Au moment de se quitter il lui posait trois pièces au fond de la main, chaque soir. Mais elle ne venait pas pour l’argent.

Il était arrivé, rarement il est vrai, qu’elle n’eût pas rêvé, qu’elle n’eût rien à lui raconter. Il l’avait renvoyée alors. La première fois, elle avait obéi, de grosses larmes glissant sur ses joues. Mais quand ça s’était produit une deuxième fois, elle avait menti, elle lui avait raconté un rêve composé des bribes des autres rêves. Il l’avait écoutée jusqu’au bout, comme à chaque fois, mais à la fin il lui avait dit que si elle recommençait à inventer, le contrat serait rompu, définitivement. Depuis elle faisait tout comme il demandait, n’omettait rien, et se gardait d’imaginer des détails.

Jamais elle ne rêvait d’animaux, jamais. Quelle drôle d’idée aussi ! Même son vieux chien, Sancho, qui dormait dans la grange, elle ne l’avait jamais vu en rêve.

Mais, une nuit — cela faisait trois semaines qu’ils se rencontraient — elle avait rêvé de lui, l’adolescent. Pas dans le taillis de noisetiers, mais dans un endroit obscur qu’elle n’aurait su décrire, un endroit circulaire, humide, froid et profond où leurs voix résonnaient. Il était accroupi face à elle. Elle lui caressait le visage. Elle aurait voulu que le rêve ne finisse pas.

Seulement, au moment de le lui raconter, elle avait éprouvé un terrible sentiment d’humiliation, et si, pendant tout le temps qu’elle parlait, elle l’avait senti aux aguets, elle n’avait pas osé lever les yeux une seule fois. Pourtant, quand elle eut terminé, il lui avait posé les questions habituelles : y avait-il quelqu’un d’autre dans son rêve ? Un animal ?

Sur le fait qu’elle eût rêvé de lui, il n’avait fait aucun commentaire, mais il fut désormais évident qu’elle avait éveillé son intérêt car, les jours qui suivirent, ses questions se firent plus pressantes. Seulement, il n’était jamais satisfait de ses réponses, et son intérêt retomba peu à peu, jusqu’à ce jour où elle avait su que le songe qu’elle était en train de lui conter était exactement ce qu’il espérait.

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— Raconte-le encore, gronda-t-il.

Elle n’eut pas le cœur de le faire attendre plus longtemps. Il y avait d’ailleurs fort peu à dire : elle marchait seule dans la campagne enneigée. On ne pouvait distinguer la route des champs alentours. La neige crissait sous ses pas, mais elle n’éprouvait aucune sensation de froid. Elle avançait ainsi, sans but précis, quand un chat avait surgi à côté d’elle, un grand chat maigre à la démarche dégingandée. En la dépassant, il avait à peine ralenti son train de promeneur, avait tourné la tête vers elle avant de poursuivre son chemin. Longtemps après sa disparition, au bout du champ, elle continuait à fixer le point où il s’était effacé.

— Parle-moi du chat ! De quelle couleur est-il ? La voix de l’adolescent trahissait une grande excitation.

Seulement, malgré ses efforts, l’image de l’animal demeurait floue, impression fugitive qu’on ne peut détailler.

Mais la nuit suivante, elle fit le même rêve, à peu de choses près : la campagne de nouveau, la neige et l’horizon vacant, de nouveau le chat maigre et souple qui apparaît à sa droite, se tourne pour la regarder. Mais cette fois, avant de prendre la direction du bois au bout du champ, il marque un imperceptible temps d’arrêt. Quelque chose de lui s’accroche à sa mémoire, quelque chose de gris ou de bleu, la couleur de son pelage. Et puis son regard, étrange pour un chat : un regard plein d’ombre.

Pour la première fois, l’adolescent se dresse sur ses pieds, lui prend les mains :

— De quelle couleur as-tu dit que le chat était ?

Est-ce à cause du contact de ses mains glacées ou bien du souffle de mystère qui traverse sa voix qu’elle frissonne ?

— Gris ou bleu… je ne sais plus. Un grand chat maigre… Il m’a regardée…

Il se contente de hocher la tête, gardant quelques secondes ses mains dans les siennes.

— C’est bien ! C’est bien !

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Cette fois-là marqua le début d’un changement dans leur relation.

Rien de visible cependant : ils reprirent tous deux, comme à l’accoutumée, leur pose de sachems — elle, racontant le retour quotidien du chat gris bleu dans le paysage enneigé de son rêve ; lui, écoutant de tout son corps en attente, avant de poser les mêmes questions. Mais nuit après nuit, les contours du chat se précisèrent, sa souplesse mince et déliée, la teinte cendrée de son pelage, sa démarche assurée gagnèrent en netteté. Seuls ses yeux tristes demeuraient dans l’ombre, même quand il s’attardait de plus en plus longtemps à la regarder. Il s’asseyait face à elle, le port élancé, et la nuit de son regard posée sur elle la traversait. Puis elle observait de loin sa silhouette mince chenillant au travers du champ immaculé.

Avec l’été, leur rencontre dans le cercle des noisetiers lui devint aussi nécessaire que l’assouvissement d’un besoin. La transparence des feuilles fit place à un vert profond. Les fruits parurent à leur aisselle, grossirent, leur coque duveteuse et tendre prit la teinte du bois.

A la rentrée des classes, le regard de l’adolescent s’attarda plus longuement sur sa silhouette de femme.

Ce fut exactement à cette époque que, soudain, dans le rêve, il se fit un changement. La première partie était toujours la même. Mais, après la pause du chat bleu, il n’était plus question de le regarder s’éloigner et disparaître dans le bosquet au bout du champ. Quelque chose en elle la poussait à prendre l’animal dans ses bras. Seulement, au moment où elle se penchait vers lui, les bras tendus, le chat lui échappait. Alors elle le suivait aux confins du champ, tentant vainement de le rejoindre. Derrière le bosquet, il y avait une ferme, et près de cette ferme, un puits où le chat, assis sur la margelle, l’attendait. C’est alors qu’elle se réveillait.

Avec le temps, il lui fut possible de décrire la ferme avec une certaine précision car c’était immuablement le même bâtiment flanqué du même puits qui se dressait devant elle. Mais si elle parvenait à s’approcher chaque jour davantage du chat, elle se réveillait avant d’avoir pu le toucher.

Un soir d’automne — les feuilles des noisetiers avaient jauni — l’adolescent, après avoir déposé l’argent dans la paume de sa main, l’attira contre lui et l’embrassa sur la bouche. Cette nuit-là, elle rêva qu’elle s’asseyait sur la margelle et qu’elle caressait le chat. Sous la douceur du pelage gris bleu, elle sentait les muscles fermes de son échine. Mais le lendemain soir, elle ne put raconter son rêve car l’adolescent était absent. Auparavant, il n’avait jamais manqué un seul rendez-vous.

Tard dans la nuit, quand elle put enfin s’endormir, elle rêva qu’elle caressait la tête du chat et que celui-ci, assis sur la margelle du puits, la regardait. Pour la première fois, elle vit ses yeux d’un vert intense et éclatant. Leur souvenir l’accompagna toute la journée. Mais le soir, seule dans le cercle des noisetiers, elle ne put raconter son rêve à personne. Ce n’est qu’au dîner qu’elle apprit la disparition de l’adolescent. On supposait une fugue.

Alors, chaque soir, à cinq heures, elle retourna dans le cercle déserté. Accroupie, elle racontait son rêve, tout bas, les yeux dans le vide.

A la fin de l’hiver, la neige déposa son mince glaçage sur les branches des noisetiers dénudés. Désormais elle ne rêvait plus du paysage d’hiver. Elle rêvait de sa chambre à elle où le chat faisait son apparition quotidienne, chaque fois plus grand, chaque fois plus fort. Il se laissait caresser un moment, puis se dirigeait vers la porte où il faisait mine de l’attendre. Elle le suivait, rêve après rêve, toujours plus loin. Ils traversaient le village désert, empruntaient la route, puis des chemins où ils ne croisaient jamais personne. C’était, chaque nuit, le même trajet, chaque nuit un nouveau prolongement du rêve dans lequel la présence du chat gris bleu devenait plus consistante.

Un soir de printemps, elle retourna une dernière fois dans le cercle des noisetiers pour parler aux ombres. Elle savait que le rêve de la nuit précédente était le dernier. Le chat qui suivait le même trajet l’avait conduite au bord d’un champ où poussait un blé nouveau. Chat reveIl l’avait traversé jusqu’à un bosquet. Derrière le bosquet : la ferme et le puits. Après avoir fait ses adieux aux noisetiers, elle ne rentra pas pour dîner. Elle n’eut aucune difficulté à trouver son chemin car elle l’avait si souvent parcouru que chaque pierre, chaque haie, chaque arbre lui étaient familiers. Dans la transparence de la nuit claire et fraîche, elle ne croisa personne. La ferme apparut enfin, projetant une zone obscure et dense sur l’herbe. Du puits, sous la lune pâle, émanait un halo de clarté blanche. En approchant, elle remarqua que la verte ancolie avait déjà dressé ses grêles tiges fleuries autour du cercle de pierres.

Penchée au-dessus de l’ombre, elle sentit monter vers elle le souffle glacé de l’eau ensevelie. Au fond, deux lointaines étoiles d’un vert intense et brillant, miroitaient, immobiles.

Elle tendit les bras vers elles.

Alors elle le vit, accroupi face à elle, qui la regardait. Elle lui caressa le visage, lui dit que le rêve ne finirait pas, et elle entendit sa propre voix résonner comme un écho.

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