lundi, 02 janvier 2012 19:33

Le Chat sur le toit

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Écrit par Martin Flexman

Le chat sur le faîte de la maison allait et venait d’un pas nerveux, le poil détrempé. A la recherche d’une issue, il parcourait à longues enjambées, entre les deux pignons, l’arête arrondie du toit, espérant toujours, mais toujours désappointé. L’eau montait.

Cinq rangées de tuiles plus bas, la partie supérieure de la lucarne par où il était parvenu à grimper émergeait encore des eaux sombres et froides dont les remous tourbillonnants pénétraient jusque dans l’obscurité des combles. Bientôt, cet orifice aussi disparaîtrait, bientôt il n’y aurait plus qu’une île étroite d’ardoises lisses et pentues parmi d’autres îles d’ardoises, formant un archipel autour du clocher de l’église. De loin en loin, au milieu des courants noirs, sans écumes, surnageait le cylindre d’une cheminée froide, signalant qu’il y avait là naguère une maison de deux étages, ou une ferme.

Un passereau venait parfois reposer ses pattes sur une girouette, à quelques centimètres de l’eau, demeurait un moment immobile, lançant de petits cris lugubres, avant de reprendre son vol sous la voûte sombre des nuages, vers l’horizon brumeux.

Sans se préoccuper de ces choses, le chat au pelage humide poursuivait d’un pas de funambule sa déambulation inquiète, d’un bout à l’autre de sa prison à ciel ouvert. Sa silhouette nerveuse se découpait, mince, grande et souple sur le fond nébuleux. Il allait comme un fauve en cage, dans l’entêtement d’une possible évasion, s’arrêtait un instant, écoutait, retroussait les babines sur un miaulement silencieux, reprenait finalement sa marche inutile.

L’eau montait.

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L’homme, étendu sur le toit de la grange toute proche, redressa la tête, parcourut des yeux le panorama limité par la brume sur trois cent soixante degrés, avant de les fixer sur le chat.

Vingt mètres. Il y avait vingt mètres tout au plus entre le toit de la maison où se trouvait l’animal et celui de la grange où il venait de se réveiller. La largeur d’une rue, franchissable en quelques pas. Vingt mètres d’eau noire, profonde et froide, filant, emportant vers la droite des morceaux de bois, des ordures, des débris informes où se mêlaient branchages, herbes et vieux papiers.

Pas de cadavres d’animaux. Pas encore.

L’homme, âgé de trente ans, trapu, la poitrine large, portait une barbe de plusieurs jours, charbonneuse et drue, qui assombrissait deux joues bleues aussi creuses que ses orbites affamées où brillaient des yeux fiévreux. Il frissonnait dans ses habits de travail informes et usés. Des habits trop grands pour lui.

A côté, un petit sac de toile claire, taché de larges auréoles de sang noir, et bosselé d’objets durs, lui avait servi d’oreiller pendant cette première nuit sur les tuiles.

Maintenant, il comptait les rangées d’ardoises sur le toit d’en face. L’eau, depuis la veille, avait encore monté ; la lucarne s’effacerait bientôt. Le chat à la robe grise, tirant sur le bleu, serait emporté ; il tenterait de nager, ne tiendrait pas cinq minutes dans cette eau froide qui l’avalerait d’un coup.

Vingt mètres traversés par ce courant, vingt mètres ! Ce n’était rien pour un homme jeune et vigoureux, même malade, même dans cette eau glacée… Il avait pensé se déshabiller pour traverser à la nage. Mais les remous soudains, la vitesse des débris emportés l’avaient persuadé qu’il n’atteindrait jamais son but. Des frissons le saisirent, son front lui parut brûlant. Il reposa sa tête sur le sac de toile.

La montée des eaux l’avait surpris, la veille, au matin, dans le grenier de la grange où il s’était embusqué. Les deux semaines précédentes, il avait vécu de petits vols et de maraude, ne se déplaçant que la nuit comme un renard, le sac de toile attaché à la ceinture. Et puis il avait trouvé ce refuge : une grange donnant sur une rue, mais assez éloignée de la ferme. Le jour, quand l’agriculteur y entrait, l’homme se tapissait dans le foin, immobile, retenant son souffle. La première nuit, il s’était nourri d’œufs crus dérobés dans un poulailler.

Puis la maladie était entrée en lui. Il avait commencé d’en sentir les effets dans l’après-midi du deuxième jour : courbatures, maux de tête, raideur à la nuque. La fièvre s’était déclarée dans la soirée. Cette nuit-là, il n’avait pas eu la force de quitter sa cachette pour trouver dans le bourg de quoi manger. Du reste il n’avait pas faim : la maladie le nourrissait.

Par la suite, pendant quarante-huit heures, la pluie était tombée sans discontinuer, une pluie lourde, régulière qui ne l’avait pas empêché de dormir, au contraire : le crépitement sur les tuiles ajouté à la fièvre l’avait plongé dans un sommeil sans rêve, et, comme il ne se sentait pas bien du tout, il n’avait plus quitté sa cachette. Le matin du quatrième jour, la qualité inhabituelle du silence l’avait réveillé. Il s’était penché depuis le haut sur l’obscurité de la grange : une masse lourde et comme huileuse, où flottaient de la paille et des bûches, atteignait déjà les trois quarts de l’échelle.

Les secours n’avaient pas tardé à évacuer les habitants du village réfugiés dans les étages ou sur les toits des maisons. L’homme les avait observés depuis sa cachette par les petites lucarnes de la grange. Pas question pour lui de se montrer. Pendant tout le temps que les bateaux des secouristes avaient chargé les habitants, il n’avait cessé de serrer le sac de toile salie contre sa poitrine.

Depuis, le silence était revenu, et la faim avec lui, une faim terrible que rien ne pouvait apaiser. Et, allongé sur le toit dans l’aube brumeuse, il fixait de ses yeux creux et luisants le toit d’en face, à vingt mètres, en songeant qu’il n’est pas facile de tuer un chat.

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L’eau montait.

Le chat le sentait dont la queue battait l’air de mécontentement. Deux fois, il quitta le faîte du toit pour descendre jusqu’à la limite humide où les ardoises s’enfonçaient. Il fit ainsi le tour de son île de fortune avant de remonter sur l’arête pour reprendre ses aller-retour.

Plus tard, dans la matinée, la brume devint plus lumineuse. Le chat sauta sur le rebord de la cheminée et oubliant sa situation commença une toilette méticuleuse. Les flancs d’abord, la queue, les pattes ensuite, et, pour finir, les oreilles qu’il frottait alternativement.

L’eau continuait à monter. Mais le chat ne s’en préoccupait plus. Il s’étira sur le rebord maçonné de la cheminée et s’endormit.

Rien ne lui faisait dresser l’oreille ; tout n’était que silence.

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L’homme se réveilla en sursaut sous l’effet d’une vive douleur au flanc gauche, ouvrit les yeux et aperçut le chat étendu contre un cylindre de la cheminée.

Son estomac se tordit.

La fièvre était tombée ; mais ses membres engourdis lui semblèrent plus froids que jamais. La douleur au côté le lancinait. L’homme souleva son pull incolore et troué, déboutonna sa chemise et défit avec des gestes lents et comme ralentis le bandage de charpie sanglante qui lui entourait la taille. La blessure apparut : deux lèvres de chair ouvertes et violâtres entre lesquelles suppurait une humeur nauséabonde. Une sale estafilade qui avait commencé à s’envenimer. Il s’étonna de ne plus ressentir les effets de la fièvre, mais seulement ce froid intense qui avait envahi tous ses membres.

Sa main tâtonna jusqu’à la poche gauche de son pantalon d’où il sortit un couteau dont il déplia la lame. Elle apparut, souillée de sang séché. La dernière fois qu’il s’en était servi ç’avait été pour tuer un lapin dans un clapier, la deuxième nuit de sa fuite. Un vrai festin quand il songeait à la bête dépiautée et grillée dans une cabane de pierres sèches, au milieu des vignes.

Il se traîna sur les tuiles en contrebas du toit pour laver la lame après avoir vérifié que l’eau était bien transparente. Il n’aimait pas que son couteau soit sale, surtout s’il devait resservir. L’effort lui coûta moins qu’il l’aurait cru. Il se sentait léger. C’était peut-être la faim.

Le chat, sur le rebord de la cheminée dormait toujours. Etait-il possible qu’il n’eût pas remarqué l’homme, le seul être vivant visible aux alentours ?

Celui-ci fit entendre un bruit avec ses lèvres. Un bruit qui dans le silence lui sembla énorme. Mais le chat n’eut même pas ce mouvement des oreilles caractéristique du félin aux aguets qui fait mine de dormir. L’homme appela de nouveau, fit crisser la lame de son couteau contre les tuiles, sans obtenir plus de réaction.

Le chat était-il mort ? Sa posture alanguie et souple démentait cette idée. D’ailleurs la lumière filtrée par la brume mettait des reflets bleus dans son pelage d’animal en bonne santé.

Il ne restait plus qu’une explication : la surdité. Cela arrivait. Du reste, un chat sourd n’était pas moins comestible qu’un autre.

Un peu plus tard dans la matinée, deux tourterelles traversèrent la brume dans un froissement de plumes. L’une avisa une girouette sur laquelle elle se posa. Comme la place manquait, sa compagne s’abattit en urgence sur le toit d’ardoises. Le chat fut sur elle en deux bonds, lui serra le cou tandis qu’elle battait des ailes de plus en plus faiblement, puis il entreprit de lui arracher les plumes du torse pour se repaître de ses viscères.

Ce fut comme ça que l’homme comprit que le chat n’était pas plus sourd que mort, et il sentit que, semblable au froid qui avait sournoisement envahi son corps, une inquiétude s’insinuait en lui.

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Il s’assoupit derechef, la tête sur le sac de toile, et se prit à rêver d’une table préparée pour un repas : assiettes et couverts de vermeille, plats d’or emplis de mets rares et délicats. En face de lui, un inconnu était assis devant une assiette en argent, vide. Son visage lui était on ne peut plus familier, mais il ne pouvait mettre un nom sur lui. Entre eux, sur la table, le sac de toile, ensanglanté et bosselé, était disposé sur un plat d’argent. L’inconnu parlait avec animation, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Pourtant il était clair qu’il réclamait sa part du repas. Alors l’homme se saisit du sac et en versa le contenu dans le plat. Des morceaux de viande fumante dans une sauce noire, apparurent. L’inconnu se servit sans attendre et commença à manger. Mais cela ne plut pas à l’homme qui déclara : « Ce n’est pas du lapin, mais du chat ! » Alors l’inconnu et l’homme se levèrent ensemble, le couteau à la main. L’homme reçut la lame de son adversaire dans le flanc gauche et, tout de suite après, lui-même perçait la poitrine de l’inconnu qui s’effondra sous ses yeux.

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L’homme se réveilla en suffoquant, comme s’il avait longtemps retenu son souffle. Les images du rêve, d’une saisissante présence, le hantèrent un moment, nauséeuses, habitées d’une signification secrète et fort déplaisante. La viande en sauce tombant du sac dans le plat d’argent constituait l’image la plus répugnante de cet assemblage où il reconnaissait des éléments de sa vie récente. Même si la scène qu’il venait d’arracher aux ténèbres était imaginaire, il pressentait que son sens obscur était véridique.

Curieusement et paradoxalement, ce fut le réalisme de ce rêve sinistre qui lui offrit une explication au fait que le chat ignorait sa présence : il ne l’avait pas appelé dans la réalité, mais en songe. Et c’était aussi en songe qu’il avait fait crisser sa lame de couteau sur la tuile pour attirer son attention. C’était en songe enfin qu’il avait vu mourir la tourterelle sous les griffes du félin avant de rêver qu’il s’endormait. Mais maintenant il était bien réveillé : la douleur à son flanc, la faim intolérable, son état de faiblesse et le froid qui transperçait ses os le lui rappelaient.

Sans lever la tête du sac de toile, il observa le chat qui dormait toujours sur le coin de la cheminée. Derrière lui, des trouées dans la brume laissaient voir des petites mares de ciel bleu. L’eau atteignait presque la tuile faîtière sans que cela inquiétât l’animal le moins du monde.

L’homme se dit qu’il n’avait qu’à crier ou faire un geste pour attirer enfin son attention. Seulement une prudence superstitieuse figeait sa langue et retenait son bras : il avait peur de constater que le chat demeurait sourd et aveugle à sa présence. Il hésita plusieurs minutes, se maintenant dans une immobilité complète, respirant à peine. Et c’est au moment où il ouvrit la bouche pour hurler le plus fort possible que la proue d’une barque émergea des brumes effilochées.

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— Regardez capitaine ! Il est là, bien vivant ! Un vrai miracle.

Celui qui venait de parler, dans son costume sombre, cravaté, irréprochable, faisait une étrange figure à l’avant de la barque dirigée par un pompier.

Le chat s’était éveillé et s’étirait de contentement en les voyant s’approcher. Une petite plume duveteuse était restée accrochée à l’une de ses vibrisses.

— Pensez donc, reprit l’homme en cravate, le Bleu Russe de Madame de la Cocardière, la veuve de l’amiral, en voilà une qui va être contente !

Le capitaine des pompiers avait conduit l’embarcation au plus près de la cheminée. D’un bond souple le chat fut dans les jambes de l’homme au costume contre lesquelles il se frotta vigoureusement à plusieurs reprises.

Le pompier prit appui sur la cheminée pour éloigner la barque. Il s’apprêtait à mettre le moteur en route quand quelque chose attira son attention.

— Oh ! monsieur le maire, il y a quelqu’un sur ce toit !

Il montrait du doigt un paquet de hardes informes évoquant la silhouette d’un homme allongé.

— Holà ! s’écria le maire qui avait soudain pâli. Holà ! vous allez bien ?

Pas de réponse. On approcha l’embarcation si bien qu’on finit par distinguer la tête d’un inconnu endormi sur un sac de toile sale.

Après avoir secoué vigoureusement le corps qui demeurait inerte le pompier se pencha sur le visage amaigri et mal rasé de l’homme pour lui tâter le pouls.

— Il est mort, déclara-t-il d’une voix neutre, mort depuis plusieurs heures. Certainement pendant la nuit.

— Ah ! Il ne manquait plus que ça ! Heureusement que ce n’est pas quelqu’un du village.

Un mort à cause de l’inondation, ce n’était pas bon pour la commune. Les journalistes ne manqueraient pas de poser des questions gênantes sur l’organisation des secours, et tout cela aurait de fâcheuses répercussions sur les élections proches.

Le capitaine ne fit aucun commentaire.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda le maire en désignant le petit sac de toile sous la tête du cadavre.

Le pompier le dégagea et l’ouvrit.

— Oh ! s’exclama-t-il, comme sous l’effet d’une décharge électrique.

— Montrez voir !

Le capitaine tendit le sac sous les yeux du maire qui eut un sursaut.

— Fichtre ! Mais c’est…

Un rayon de soleil dans une trouée des nuages fit étinceler un enchevêtrement de bracelets, de colliers où s’accrochaient des bagues et des pendants d’oreilles, sous les yeux médusés du maire.

— Le vol de la bijouterie Deluxe !

La nouvelle était dans toutes les têtes depuis plus de quinze jours : le montant astronomique du butin, la rixe au couteau entre les deux voleurs qui avait causé la mort de l’un d’entre eux, et la fuite de l’autre, blessé, lequel était activement recherché par la police. Le visage du maire se détendit : un criminel, ce n’était qu’un criminel !

Le chat qui contemplait le visage endormi miaula silencieusement. C’est alors qu’un coup de vent imperceptible détacha la petite plume duveteuse qui se déposa délicatement sur la joue mal rasée du mort.

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