lundi, 06 avril 2015 10:34

Le Chat passeur d’âmes

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Écrit par Martin Flexman

passeur Tu verras le violet des iris. Pourquoi cette promesse comme un espoir, quand tout murmurait en elle que sa vie était sur le point de s’éteindre ? D’où provenait cette voix ? Ses mains amaigries posées sur le drap frais et rude, Alice ne pouvait les voir désormais. Non plus que les objets ni les meubles de la chambre. Car la nuit offusquait ses yeux et la chaude lumière de la lampe, à son chevet, ne diffusait qu’une vapeur dorée où toutes les formes perdaient leurs contours. Les choses, ces derniers temps — Alice l’avait constaté dans une semi conscience — s’étaient comme fondues en ombres. Les infirmières le matin ; les infirmières le soir : deux fantômes la soulevant avec précaution, frottant son corps douloureux à l’aide d’une éponge humide, la reposant doucement dans les draps propres et bien tirés où ses mains ridées et déformées somnolaient de nouveau.

La fraîcheur des draps. Le fumet fade de la soupe. La douce torpeur de la nuit, troublée pourtant par d’étranges éveils.

Tu verras le violet des iris.

Qui disait cela ? Il lui semblait parfois que c’était en elle qu’on articulait ces mots. Ils résonnaient comme une réminiscence, lointain souvenir d’une sensation endormie qui ne demandait qu’à éclore.

Un poids sur sa poitrine la réveilla ; elle ouvrit les yeux. Un halo flou de lumière jaune éclairait à peine sa rétine. Quelle heure pouvait-il être ? Le jour ou la nuit ? Elle suffoquait — quelque chose sur son sein pesait, l’empêchant de respirer.

Allongée sur le dos, la tête posée sur l’oreiller, elle essaya de percer la pénombre lumineuse. Il n’y avait rien. Rien que ce poids. Ses mains tâtonnèrent, heurtèrent le vide. Qu’est-ce qui appuyait ainsi sur elle ? Son souffle à chaque inspiration devenait plus court, sa cage thoracique semblait s’étrécir à mesure que la masse invisible et compacte entrait en elle.

Il vint un moment où regonfler sa poitrine affaissée lui fut impossible. Elle ferma les yeux et se dit : « C’est donc comme ça que cela doit finir ? » Et elle s’étonna de demeurer si lucide dans le grand silence immobile. Elle s’étonna, car son corps était plus rigide qu’une pierre et elle en avait conscience.

« C’est donc comme ça ? C’est tout de même trop simple ! Qui aurait pu l’imaginer ? »

Le temps s’étirait sans pulsation. Le temps du silence et de l’immobilité. Un temps où elle avait sa place pareille au corps flottant d’Ophélie au milieu des fleurs noyées. Se pouvait-il que n’éprouver rien — ni douleur, ni peur, ni espoir, ni regret — fût si agréable ? C’était donc aussi simple que ça ?

Tu verras le violet des iris.

Et quelque chose sourit en Alice. Quelque chose d’aussi fragile et d’aussi évident qu’un brin d’herbe agité par la brise. Et tout à coup le souffle. Sa poitrine s’élève, repousse le poids toujours sensible, s’abaisse. Se soulève encore, sans peine, malgré le poids, pour redescendre à nouveau. Et le poids devient chaud soudain, si chaud qu’elle ouvre les yeux : assis sur sa poitrine, un grand chat la regarde.

De saisissement Alice retient sa respiration, cette respiration qui à l’instant lui manquait. De voir ce chat, là, sur elle, qui plonge ses yeux dans les siens, elle éprouve comme un bouleversement de l’âme. Droit et paisible, tête triangulaire perchée sur un long corps élégant et mince, il se tient, incongru, dans l’attente de quelque chose.

Et c’est alors qu’elle se rend compte que de son pelage elle peut distinguer toutes les nuances de gris et de bleus ; que de l’iris violet de ses prunelles elle discerne nettement la matière dense et précieuse. Ce chat inconnu, ce chat impossible, ce chat surnaturel — elle n’a aucune peine à le voir ! Elle se demande si le reste de la chambre s’offrirait à sa vue avec la même netteté, mais elle n’ose tourner la tête d’un côté ou de l’autre pour vérifier. L’impérieuse présence du chat dans la chambre concentre toute son attention.

« Tu verras le violet des iris… Voilà que vient de se réaliser cette étrange promesse », songe Alice.

Il y avait longtemps qu’elle n’était plus capable de marcher. Mais à présent, assise d’elle-même au bord du lit, elle était sur le point de se mettre debout sans difficultés. Cela faisait des semaines qu’elle ne voyait plus. Mais à présent, l’armoire, le fauteuil, la chaise près de la table, et toutes sortes d’objets dispersés dans la pièce lui apparaissaient dans une netteté irréprochable. Elle ne songeait pas à ces miracles pourtant. Rien d’autre n’occupait son esprit que de chercher à rejoindre le chat qui avait sauté du lit pour disparaître dans la pénombre.

Elle se souvint que la porte donnant sur le couloir se trouvait sur la droite, mais elle n’eut pas besoin d’aller jusqu’à elle pour s’assurer qu’elle était fermée. Alors elle s’avança, les jambes fermes, dans le projet de contourner le lit pour explorer le reste de la pièce. Mais quelque chose l’arrêta.

Il y avait quelqu’un sur le lit, une petite vieille femme, la tête enfoncée dans l’oreiller, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et fixes. Les mains de cette femme s’étaient crispées sur sa poitrine. Alice la contempla quelques secondes sans s’émouvoir comme si elle avait été une énigme à déchiffrer, et puis, toute à la pensée du chat, elle l’effaça de son esprit.

Il l’attendait, assis devant la grande porte de l’armoire ouverte. D’un bond élastique, il sauta à l’intérieur, l’invitant à le suivre.

L’encadrement franchi, Alice subit l’éblouissement du jour. Elle se retrouva au pied d’un escalier très long, aux marches basses, qui montaient devant elle. Sur la gauche, la roche et une végétation d’arbustes aux racines noueuses ; sur la droite, construites dans une pierre blanche, des niches hautes abritant des centaines de statues immobiles, assises ou debout. Monter cet escalier signifiait donc passer devant chacune des statues qui vous regardaient de leurs yeux aveugles.

Le chat, sans se retourner, commença l’ascension. Sous la lumière du jour, son pelage bleu gris se moirait de mille nuances veloutées.

Alice se demanda si elle pourrait jamais grimper la suite infinie des marches. Mais cette question ne pesait pas comme une crainte ou un découragement, ce qui aurait été le cas, avant ; elle s’énonçait dans une sorte d’indifférence intérieure. C’est pourquoi, sans plus s’interroger, elle posa le pied sur la première marche. Contre toute attente, d’abord de manière imperceptible, puis de façon de plus en plus nette, elle éprouva dans son corps un regain de force. Loin de s’essouffler ou de chanceler, elle se sentait raffermie, capable de monter, de monter… jusqu’au ciel !

Le chat fit bientôt une halte devant une niche où, à sa grande surprise, au lieu d’une statue, Alice vit une femme d’une cinquantaine d’années, en chair et en os, et à la mine maussade, qui se tenait assise. Elle la reconnut aussitôt : c’était Sarah, sa fille morte depuis plus de dix ans. Sarah, de son vivant, n’avait pas bon caractère et il sembla à Alice qu’ici non plus elle n’avait rien perdu de son aigreur naturelle car elle s’adressa à sa mère d’un air rechigné :

— Te voilà donc conduite à ton tour par ce maudit démon ! C’est bien fait ! Est-il juste pour une fille de précéder sa mère en ce lieu ?

Alice tourna la tête vers le chat qui l’attendait deux marches plus haut. L’agressivité de Sarah ouvrait à peine en elle une blessure ancienne, un écho ténu des vifs chagrins que sa fille unique, odieuse et haineuse, lui avait fait endurer de son vivant. Elle ne comprenait pas pourquoi elle était encore en colère, après toutes ces années. Mais elle sentait aussi que cela lui était égal. Elle reprit donc son ascension derrière le chat, avant de se rendre compte qu’elle n’avait pas même salué celle qui l’avait si mal accueillie. Elle s’arrêta de nouveau, se retourna pour lui dire adieu, et constata avec étonnement qu’une statue de pierre avait pris sa place, une statue dans les traits de laquelle Alice reconnut aisément ceux de sa fille.

Elle sentit alors le chat lui caresser vigoureusement les jambes pour l’inciter à continuer.

Des marches, des centaines de marches, des milliers de marches vers l’azur. Comment pouvait-elle grimper si vite à la suite du chat bleu dont le corps souple et robuste filait devant elle ? Et malgré tout, elle grimpait, elle grimpait, sans éprouver la moindre fatigue, sans manquer de souffle. Maintenant elle se sentait assez à l’aise pour jeter en passant un coup œil sur la face blanche des statues, se préparant à reconnaître un autre visage. Mais ce fut encore une fois le chat qui lui indiqua devant quelle niche il lui fallait s’arrêter.

Un homme jeune, vêtu en officier, l’attendait. Il sourit en la voyant, et ses yeux bruns et doux se plissèrent de contentement. Il tenait, posé sur son avant-bras, un bouquet d’iris violets.

— C’est pour moi ? demanda Alice avec l’ingénuité d’une jeune fille. Et elle s’étonna de s’entendre parler d’une voix si jeune et si émue.

Il la prit dans ses bras, lui murmura des mots qui firent s’envoler en elle une nichée de tendres souvenirs.

— Pierre ! Mon beau fiancé ! Te voilà comme aux premiers jours de notre rencontre.

Et elle se blottit contre lui, contre ce torse si chaud et si ferme dont ses seins tendus éprouvaient à nouveau la force. Quelque chose d’ardent monta en elle, quelque chose dont elle se demandait comment elle avait pu l’oublier, tandis que les fleurs aux longues tiges se répandaient sur la pierre.

Tu verras le violet des iris…

La voix, la voix si douce se rappela à sa mémoire, l’arracha soudain à l’étreinte du jeune homme. Où l’avait-elle entendue ? Pas ici assurément…

— Il me faut continuer, souffla-t-elle à regret en reculant d’un pas vers la marche supérieure où le chat attendait.

C’est alors qu’elle s’aperçut que la chemise de l’homme qu’elle avait si brièvement aimé et que sa fille Sarah n’avait jamais connu, était criblée de rouge.

Cette fois-ci, elle ne se retourna pas sur la niche qu’à tout jamais elle laissait derrière elle. Elle savait bien ce qu’elle y verrait. Quelle importance ? Et elle se mit à courir, suivant de près le chat dont les pattes touchaient à peine le sol. Une telle légèreté ! une telle euphorie ! comment cela était-il possible ? Elle voyait maintenant se rapprocher le sommet de l’escalier tandis qu’ignorant les hautes statues au regard vide, elle se pressait de gagner le ciel !

Mais à quelques mètres du but où elle avait le sentiment qu’une chose importante lui serait révélée, le chat l’arrêta de nouveau devant une niche de pierre.

Une grande femme rousse, dans tout le rayonnement de sa jeunesse, se pencha vers elle, la prit dans ses deux bras robustes, et la souleva à la hauteur de son visage. Deux yeux violets mouillés de larmes la contemplaient.

— Mon enfant ! Ma chérie ! Je te retrouve enfin !

Alice fut bouleversée par cette voix tremblante dont elle reconnaissait la maternelle inflexion. Oui ! c’était là, dans ces bras qu’elle avait quittés voilà bien des années, qu’elle voulait rester. N’était-ce pas cette voix qui avait si souvent retenti en elle ? Elle désira lui dire en retour combien elle l’aimait, mais elle était devenue si petite, si enfant, que le seul mot de « Maman » put sortir de sa gorge. Un mot qui ressemblait plus au gazouillement d’un oiseau qu’à une parole articulée. Alors elle serra sa mère et blottit sa joue contre son cou. C’était là qu’elle voulait demeurer, tout contre celle qui lui chantait une berceuse pour l’endormir.

Cependant un miaulement retentit, celui du chat qui s’impatientait sur la marche suivante de l’escalier. Alice sut qu’ici non plus elle ne pouvait demeurer, qu’il lui fallait reprendre son ascension. Mais le pourrait-elle ? Ses jambes d’enfant ne la soutenaient plus et s’il ne restait que quelques marches à gravir, ce seraient les plus difficiles.

Elle sentit deux bras la soulever et la poser sur le dos du chat devenu gigantesque.

— Tiens-toi ici et ici, fit la voix de sa mère en l’incitant à saisir le chat par la peau du cou.

Celui-ci la laissa faire, puis il se mit à avancer, le plus délicatement possible, afin que la petite ne tombe pas. Il sembla à Alice qu’elle volait au ralenti au-dessus des dernières marches, et en franchissant sur le dos souple et soyeux l’ultime degré, elle fut submergée par un halo flou de lumière jaune.

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— Charon ! Maman, pourquoi as-tu appelé le chat Charon ? Quel drôle de nom pour un chat.

La petite Alice ne voulait pas dormir. La tête sur l’oreiller, ses petites mains potelées aux ongles mignons posées sur le drap frais, elle désignait Monsieur le Chat, comme elle disait. Celui-ci, allongé sur le ventre de la petite, ronronnait de plaisir, ses yeux verts émeraudes, fendus d’un mince trait noir, fixant ceux de la fillette.

— Tu dois te reposer maintenant, je vais faire sortir ce chat, c’est lui qui t’empêche de dormir !

— Oh ! non ! ma petite maman, s’écria Alice, Charon n’est pas lourd du tout. Il me protège et il me tient chaud !

— Allons, ma chérie, tu sais bien que tu n’as rien à craindre. Allez ! toi file d’ici !

Le chat long et musclé descendit du lit et sortit de la chambre de sa démarche souple et nonchalante.

— Maman ! j’ai peur toute seule ! Ne ferme pas la porte.

Sa mère l’embrassa sur le front.

— Regarde toutes ces fleurs que nous avons mises dans ta chambre.

Elle montrait la tapisserie fraîchement collée où se répétaient à l’infini des bouquets d’iris.

— Elles veillent sur toi. Avec elles tu ne risques rien. Et maintenant ferme les yeux ; tu les rouvriras demain matin, au moment où le jour traversera les rideaux. Quand tu verras le violet des iris, tu sauras que tu peux te lever.

La porte se referma, plongeant la pièce dans la nuit.

Alice demeura immobile dans le silence, les mains posées sur le drap bien tiré. Elle en était encore à se demander si elle allait se mettre à pleurer pour faire venir sa mère qui ne manquerait pas de la gronder, quand le déclic du pêne se fit entendre. Une large bande de lumière provenant du couloir apparut dans l’entrebâillement de la porte.

Aussitôt après, Alice sentit un poids dense et chaud sur sa poitrine. La silhouette du chat se découpait à contre-jour, tête triangulaire perchée sur un long corps élégant et mince. Les fanaux de ses yeux verts éclairaient l’obscurité tandis que son ronron calme et envoûtant la conduisait sur les rives enchantées du songe.

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