lundi, 06 avril 2015 10:47

Pluton, best in Show

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Écrit par Martin Flexman

Madame de la Cocardière avait quarante-sept ans et ne vivait que dans l’espoir de prendre part à des concours félins. Elle était toujours en train de chercher, dans les revues spécialisées sur les chats, les dates des expositions qui lui permettraient de mettre en valeur Pluton, son célèbre Bleu Russe, lequel avait raflé tous les best in show des cinq dernières années. Il arrivait que par une inexcusable distraction, ou parce qu’elle avait lieu en même temps qu’une autre, une exposition de moindre importance échappât à sa vigilance, mais elle était toujours sûre de se rattraper au prochain grand concours.

Madame de la Cocardière passait tout son temps à rassembler les éclats de la gloire de son cher Pluton dont les retombées éclairaient d’un jour indirect mais gratifiant sa morne existence de veuve d’amiral. Le buraliste du village, qui vendait aussi bien des cannes à pêche et des cartouches que de la presse et du tabac, connaissait cette manie, aussi épluchait-il pour elle tout ce qu’il recevait de revues et de journaux où il était question de chats afin de lui mettre de côté les numéros où se trouvait célébré le cher Pluton. Ensuite Madame de la Cocardière découpait soigneusement les articles et les photographies qu’elle épinglait sur le mur en face de son lit. Ainsi, chaque soir, avant de se coucher, les cheveux soigneusement maintenus dans une résille transparente, et chaque matin aussi, au moment de se lever, les cheveux toujours bien disciplinés dans leur filet invisible, pouvait-elle contempler, entourant le cadre contenant la photographie en couleur de feu son époux dans son uniforme d’amiral, les images plus ou moins nettes de la gloire de Pluton.

Madame de la Cocardière avait le corps efflanqué d’une jument étique. Ses cheveux teints en blond vénitien, toujours permanentés grâce à une visite hebdomadaire chez Momo, le coiffeur du village, et à un usage rigoureux de la résille translucide, lui faisaient un casque bouclé dont les mèches se redressaient comme de petites flammes. Elle disposait d’une quantité de chaussures de randonnées hommasses, de couleur jaune, toutes identiques, qui contrastaient avec ses élégances capillaires, mais qu’elle arborait comme un hommage à l’univers viril et actif qu’avait incarné à ses yeux l’amiral de la Cocardière. Elle vivait seule, dans une grande maison de rue au toit d’ardoises abritant deux étages et une quantité de pièces abandonnées à la poussière et à l’humidité. Son espace se réduisait à une cuisine où elle enfermait Pluton la nuit, un salon et une salle à manger dont ses journées extrêmement remplies l’éloignaient presque toujours, et la chambre conjugale qui lui servait à la fois de temple et de lieu de repos. Il lui arrivait de faire apprêter une autre chambre quand Irène, sa fille unique, consentait à lui faire une courte visite.

Cette fille, âgée de vingt-sept ans, la peau blanche, les joues délicatement colorées, les lèvres charnues et l’œil d’un bleu pétillant, manifestait une hostilité répétée contre ces documents jaunis, affichés dans la chambre maternelle, et célébrant les hauts faits d’un chat aux mérites duquel elle ne comprenait rien. Elle traitait sa mère d’idolâtre et même de zoolâtre pour oser réunir dans une commune adoration son père, mort quelques années auparavant, et ce chat dont l’image multipliée, souvent de mauvaise qualité, déparait la tapisserie à ramages de la pièce. Cependant, Madame de la Cocardière avait, à deux reprises, découvert par l’entrebâillement de la porte de ce sanctuaire, Irène en contemplation devant le mur incriminé, et elle s’était demandé si c’était le portrait de son père ou celui de Pluton qui communiquait à la lèvre inférieure de sa fille un tremblement ému.

Il y avait maintenant une semaine qu’Irène avait pris ses quartiers dans la maison familiale. C’était dès à présent le plus long séjour qu’elle y faisait depuis le début de ses études, en attendant de trouver sa place dans un cabinet de médecins généralistes au nord du pays. Il y avait des années que la jeune femme se tenait à l’écart des petites manies de sa mère, et elle ne cessait de critiquer cette dernière, tout particulièrement son obsession pour son chat et les compétitions auxquelles elle comptait le faire participer.

La plupart des habitants du village vivaient peu ou prou dans le souvenir de l’amiral de la Cocardière, célébrité locale, dont le nom avait servi à baptiser, sans doute dans une intention symbolique, une petite rue tortueuse et escarpée dégringolant vers l’appontement de la rivière. Le maire mettait un point d’honneur à présenter ses hommages hebdomadaires à cette veuve à qui il supposait des relations et de l’influence, et c’est lui qui avait œuvré pour que la commune offrît gracieusement à une femme dont l’occupation principale était de bichonner un chat de race les services d’une femme de charge. Cette dernière ne ménageait pas sa peine, poussant ses obligations au-delà de l’entretien des bibelots, des meubles et des sols, allant jusqu’à préparer les repas de midi quand madame se trouvait à la maison. Elle aussi jugeait d’un mauvais œil cet autel qu’une petite lampe éclairait, de jour comme de nuit, consacré à un animal qu’elle détestait, n’aimant pas les chats en général — autel dans lequel elle voyait la preuve d’une forme de sorcellerie dont la principale victime était à ses yeux l’âme de feu l’amiral que l’on troublait dans son repos. « Ce sont des diableries ! », s’exclamait-elle en se signant et elle ne contribuait pas peu au village à ternir la réputation de la veuve.

Un jour sonna à la porte la rédactrice en chef de la Gazette du Bleu Russe, revue bisannuelle dépendant d’un club dont le sérieux n’était plus à prouver. Intriguée par le fait que Madame de la Cocardière, en dépit de sa participation active aux concours félins, n’eût jamais répondu à son courrier, elle avait décidé de faire une visite à la propriétaire du prestigieux Pluton. Elle lui offrait de l’abonner gratuitement en échange de quoi, elle obtint de pouvoir photographier le chat et diffuser son effigie dans les pages d’un prochain numéro. La conversation, devenue amicale, se poursuivit tard dans l’après-midi autour d’une théière, si bien que la responsable de la Gazette dut finalement se faire indiquer le chemin des toilettes. Egarée dans la grande maison, elle ouvrit par erreur la porte de la chambre où l’autel illuminé attira sa curiosité. D’abord troublée, puis impressionnée favorablement par ce qui ressemblait à des ex-voto, elle pria Madame de la Cocardière d’excuser son indiscrétion et demanda l’autorisation de faire un cliché du mur orné dont elle encensa l’originalité. Le soir, Irène, apprenant à quoi sa mère avait consenti, se mit en colère, l’informa que c’était elle qui avait intercepté la lettre de la responsable de la Gazette, et lui reprocha de salir la mémoire de son père. Madame de la Cocardière fut pour la première fois ébranlée par les arguments de sa fille. Mais elle reçut le surlendemain, plusieurs tirages, parmi lesquels une photographie du mausolée dont le grand format et le rendu des couleurs dissipèrent ses scrupules. Elle l’ajouta sans attendre aux autres clichés, la fixant à côté du cadre de l’amiral : l’idée lui plaisait beaucoup de placer là une image réduite de l’ensemble, comme un redoublement de son amour pour son époux et pour son chat.

Une nuit qu’Irène s’était levée pour boire un peu d’eau dans la cuisine, elle fut saisie à la vue d’une ombre imposante et inhabituelle qui se dessinait devant l’évier. Elle pressa l’interrupteur. Un inconnu entièrement nu se tenait là, l’air non moins surpris qu’elle. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, fort bien bâti, aux tempes gris bleu, qui ne cachait rien de sa virilité. Il poussa un cri rauque, presque animal, avant de se saisir d’une serviette à mains pour en couvrir ce qui devait l’être. Irène put alors le dévisager et finit par reconnaître son père. Il avait le torse et les bras couverts de poils, d’un bleu cendré, et des yeux verts, lumineux qu’elle ne lui avait jamais vus. Il tremblait vivement et toute sa peau lui sembla d’une pâleur laiteuse. La professionnelle en Irène jugea qu’il était malade. Mais au lieu de poser les questions que réclame l’établissement d’un diagnostic, elle ferma vivement la porte après avoir éteint la lumière. La scène avait duré une dizaine de secondes ; Irène n’avait pas dit un mot.

Au petit déjeuner, Madame de la Cocardière trouva sa fille songeuse. Elle l’interrogea, n’en put tirer que des propos vagues sur un rêve étrange qu’elle avait fait. Madame de la Cocardière n’avait pas le temps d’approfondir car elle devait conduire le jour même Pluton à la Baule pour une exposition où elle espérait le voir triompher. A sa grande surprise, sa fille n’émit aucun propos désapprobateur au sujet de ce voyage d’une durée de quatre jours. La nuit suivante, Irène se rendit à la cuisine. Elle n’avait pas soif, mais tenait seulement à vérifier qu’elle avait été victime d’une hallucination. Elle ne trouva personne dans la pièce, non plus que les autres nuits, ce qui la rassura.

Madame de la Cocardière exhiba à son retour le nouveau trophée que venait de remporter son Pluton bien aimé. Le chat libéré de la caisse où il avait voyagé parut regarder la coupe avec intérêt et fierté. C’était évidemment un beau matou, aux yeux d’un vert profond et lumineux, découplé comme un athlète. Irène le découvrait pour la première fois pour ce qu’il était, un superbe représentant de son espèce, qui méritait sans doute cet hommage supplémentaire à sa beauté.

Ce soir-là, Madame de la Cocardière n’accabla pas sa fille de commentaires importuns sur son séjour à la Baule. Elle ôta ses très peu féminines chaussures de marche jaunes, versa des croquettes dans un bol pour Pluton, lui servit de l’eau fraîche, et entreprit d’épingler quelques nouvelles photos sur le mur de sa chambre.

La nuit suivante, Irène trouva son père attablé devant les restes d’un poulet froid. Par bonheur, la table masquait ce que pouvait avoir de gênant sa nudité. Il ne parut pas plus surpris que ça de voir sa fille et posa sur elle un regard vert et brillant d’une sérénité troublante.

— Que fais-tu ici ? demanda-t-elle.

Elle jugea aussitôt que sa question ne convenait pas. Il aurait pu tout aussi bien lui répondre, comme le paysan découvert par Alcofrybas dans la bouche de Pantagruel : « Je plante des choux » — en la circonstance : « Je mange du poulet. » Réponse dont la pertinence n’aurait pas eu plus de sens que s’il avait dit : « je respire » ou « je contemple l’obscurité. »

Irène sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche décida d’aller à l’essentiel :

— N’es-tu pas mort il y a sept ans de cela ?

Mais la question, à laquelle elle n’avait pu s’empêcher de communiquer une nuance de reproche, ne reçut pas de réponse. Aucun trouble n’assombrit le clair regard de son père dont les yeux fixés sur elle n’exprimaient rien d’autre que le bonheur d’être là à manger du poulet froid, si bien que ce fut elle qui se sentit gênée à la fin. Elle resta un moment silencieuse, se persuadant qu’elle était victime d’une hallucination ou d’un fantôme. Puis elle eut l’idée de poser la main sur l’avant-bras velu de l’apparition. Ses doigts rencontrèrent la chaude et ferme élasticité d’une chair d’homme. Elle retira vivement sa main comme brûlée par ce contact et recula vers la porte qu’elle referma doucement après avoir éteint la lumière.

Madame de la Cocardière écouta le récit d’Irène avec étonnement et incrédulité. Se pouvait-il que sa fille qui lui reprochait ses manies et son obsession fût elle-même à ce point dérangée ? A aucun moment elle n’accorda foi à ce qu’elle prétendait avoir vu dans la cuisine. Elle trouva même de l’indécence dans certains détails qu’elle lui rapporta. Elle dut cependant, pour lui complaire, explorer avec elle la maison de fond en comble pour y débusquer l’inconnu de la cuisine. L’ouverture d’une vingtaine de pièces poussiéreuses, d’un grenier festonné de toiles d’araignée, d’un cellier sentant le salpêtre, d’une buanderie humide et d’une cave presque vide apporta la preuve manifeste qu’il n’y avait personne d’autre dans la maison. On interrogea la femme de charge qui leva les yeux au ciel d’un air entendu. Alors madame de la Cocardière dut céder devant l’insistance de sa fille et lui raconter de nouveau les circonstances de la disparition de l’amiral. Ce dernier gisait à deux mille pieds de profondeur au milieu d’un océan, dans la coque d’un sous-marin expérimental dont le ministère de la Défense refusait de communiquer les coordonnées tant que l’armée n’aurait pas découvert le moyen de récupérer ce prototype ultrasecret.

— Dans ce cas, rien ne prouve que papa se trouve dans cet engin ! s’écria Irène.

— Rien ne prouve qu’il consomme nuitamment du poulet froid dans ma cuisine ! rétorqua Madame de la Cocardière agacée par l’entêtement de sa fille.

La discussion ne prit fin que lorsque elle eut promis à Irène qu’elle se rendrait à son tour dans la cuisine la nuit suivante. Ce qu’elle fit, seule. De ce qu’elle y vit, si elle vit quelque chose, Irène ne sut jamais rien, mais dès le lendemain sa mère prit la décision de faire coucher Pluton dans sa chambre où elle transporta son bol d’eau, ses croquettes et sa litière. Le jour suivant, Madame de la Cocardière se leva beaucoup plus tard que d’habitude, les cheveux en désordre et d’une humeur fort joyeuse. Puis, dans le cours de la journée, elle réalisa plusieurs actions qui étonnèrent sa fille jusqu’à l’inquiéter : elle jeta ses sept paires de chaussures jaunes à la poubelle, y joignit sa résille transparente, décrocha du mur toutes les photographies et tous les documents concernant Pluton pour les empiler dans une boîte qu’elle déposa au-dessus de son armoire, ne laissant au mur que l’image encadrée de l’amiral. Dans l’après-midi, elle rédigea une lettre à l’adresse de la responsable de la Gazette du Bleu Russe qu’elle posta avant de se rendre chez Momo pour une transformation complète de sa coiffure : elle ressortit les cheveux courts, rajeunie de dix ans, et se précipita pour s’acheter une paire de chaussures à talons qui lui galbèrent opportunément le mollet, et des robes à la mode qui révélèrent combien son veuvage l’avait peu desséchée. Métamorphosée de la tête aux pieds à la fin de la journée, elle déclara à sa fille médusée que Pluton s’abstiendrait désormais de participer à aucun concours et qu’il ne quitterait plus sa chambre. Et dans les semaines qui suivirent, le teint de la joyeuse et pétulante madame de la Cocardière prit un éclat qu’on ne lui avait jamais vu, sauf peut-être du vivant de l’amiral.

La cuisine ne fut plus le théâtre de l’apparition paternelle et Irène finit par croire qu’elle avait rêvé. Et quand elle dut rejoindre le cabinet médical où on l’attendait, elle se surprit à éprouver des regrets : elle avait le sentiment de quitter, non pas une mère, mais une sœur à peine plus âgée, en qui elle avait trouvé une confidente.

La femme de charge fut congédiée : à présent madame s’occupait elle-même de sa maison, en ménagère accomplie. Les ragots cessèrent et l’on oublia Pluton. Seule, la responsable de La Gazette du Bleu Russe, songeait encore à ce chat hors du commun, et relisait la lettre pour le moins étrange que sa propriétaire lui avait envoyée :

Chère Madame,

Pluton2 De toutes les personnes qui ont eu connaissance de cet « autel » que j’avais dressé en l’honneur de mon cher Pluton et de mon non moins cher époux, vous êtes la seule à avoir compris le sens de ce que chacun autour de moi considérait comme une lubie malsaine. Vous avez parlé d’ex-voto, et vous étiez très proche de la vérité : l’amiral de la Cocardière a disparu en mer, il y a de cela sept années. Dans mon esprit, les médailles que remportait Pluton s’ajoutaient à celles qui décoraient mon mari, prolongeant ainsi la gloire d’un homme que j’ai aimé profondément. Que j’aime encore, non point dans le souvenir d’une commémoration quotidienne — apprenez que l’autel dressé dans ma chambre n’existe plus — mais dans la réalité, la plus tangible qui soit. Pour le dire plus clairement et en confidence : mon époux m’a été rendu, bien vivant, plus vivant qu’il ne l’a jamais été. Mais dans le moment même où je le retrouvais, Pluton m’a été enlevé. Je ne puis vous en dire davantage. La tristesse se mêle à la joie et je vous demande comme une faveur de publier avec les photos que vous avez prises de mon chat, une courte rubrique nécrologique pour signaler sa disparition. Vous comprendrez que je enonce à voir imprimer dans l’avenir quoi que ce soit sur mon regretté chat, sauf peut-être sa photographie en couverture, comme un ultime hommage à un animal hors du commun. Cette demande vous surprendra certainement, chère madame, mais votre revue, par sa qualité, serait le tombeau le plus magnifique qui se puisse imaginer pour un chat.

Très cordialement,

Bérénice de la Cocardière

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