lundi, 06 avril 2015 10:51

Au Régime des chats

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Écrit par Martin Flexman

Au regime des chats4 110 kilos, 1m 65. Petite grosse. C’est comme ça qu’on m’appelle parfois. Et de bien d’autres noms aussi, des noms pas agréables. Je ne sais pas pourquoi, mais les grosses, on leur trouve toujours un air vulgaire. Quelque chose de sexuel quand elles sont jeunes, qui attire certains hommes. Quelque chose d’écœurant et de suffocant quand elles prennent de l’âge. J’ai vingt-cinq ans ; je n’attire personne.

Toujours en survet, je suis plus à l’aise. Flashy fuchsia. Grosse tache framboise sur la neige fraîche ; grosse tache voyante au milieu du printemps ; grosse tache suante sous le cagnard ; grosse tache fruit mûr parmi les feuilles mortes. Grosse tache : c’est comme ça qu’on m’appelait au lycée. Au collège, c’était Bouboule. A croire qu’on finit toujours par vivre comme les autres vous voient.

J’ai vingt-cinq ans ; je n’attire personne.

Ma mère disait : fais un effort. Habille-toi proprement, peigne tes cheveux, mets-toi du rouge, pas trop ; et puis un peu de bleu sur les paupières. Ôte tes baskets, on dirait des savates ; y a des chaussures qui affinent le pied, tu sais.

Ma mère, elle est morte l’année dernière. Toute sèche, comme un arbre brûlé. Pas vieille : un fibrome cancéreux. Elle était pas grosse, ma mère ; pour ce que ça lui a réussi. Elle m’a laissé cette maison entre deux haies. Je suis fille unique, elle était veuve.

Juste après mes dix-huit ans, à la fin de l’année scolaire, y a eu la fête du lycée pour le bac. Avec une teuf en clôture ; c’est comme ça qu’on disait alors, une teuf. Les filles de mon âge, elles avaient toutes un petit ami. Moi pas. On était en fin d’après-midi, y avait du monde qui se trémoussait sur du rock. Un gros vacarme dans la cour, sous le préau et dans la cafet’. Rien que de traverser tout cet espace avec mes talons fins, et ma robe-noire-bain-de-soleil-spéciale-lambada, je sentais mon dos dégouliner.

Y m’ont vue tout de suite. Y a eu un mouvement autour de moi, des regards, des rires. Mais j’ai fait comme si je voyais pas, vieille habitude. Des filles de ma classe, les joues fardées, se tournaient vers d’autres filles fardées elles aussi, vers leur petit copain en tee-shirt serré, les cheveux humides de gel. Elles pouffaient. Même les profs qu’étaient là pour surveiller si personne faisait des conneries, ils avaient l’air estomaqué. Je suis entrée directement dans l’obscurité du préau, là où ils avaient mis les baffles, là où ça se trémoussait le plus, là où j’étais bien sûre de pas entendre leurs commentaires. Y avait des bancs contre le mur.

C’est là que je l’ai vu.

Un gars frêle, pas gringalet, assis tout seul. Un élève d’une autre classe que j’avais déjà croisé comme ça, à la cantine. Le genre plutôt calme. Je dirais : mutique. Mutique ça veut dire « qui parle pas. » Dans mon métier (éducatrice spécialisée), un « mutique », c’est un qui dit rien parce qu’il est replié sur lui-même. Ce gars-là, je le trouvais replié sur lui-même : quand je le croisais, y avait pas de filles avec lui. Pas de gars non plus. Il aimait bien rester dans son coin, à la bibli ou dans la cour. Je sais pas pourquoi, il me plaisait.

Il m’a pas vue venir à cause de la cohue. Il portait un tee-shirt noir avec une inscription imprimée en blanc, style gothique, j’ai oublié quoi. Et un pantalon noir aussi, étroit ; pas le froc extra-large à la mode qui tombait sur les fesses. Un pantalon classe. Il regardait devant lui sans voir.

Je me suis pointée dans son champ de vision. Je lui ai pris la main et je l’ai tiré vers moi, vers la piste — des estrades collées les unes contre les autres. Il a pas bronché. C’est parce que je l’ai eu par surprise. Il a même pas essayé de se débiner, je me suis longtemps demandée pourquoi.

On s’est mis à danser, enfin à s’agiter dans tous les sens, en essayant de garder le rythme. Un coup de coude ici, un coup de fesse là : on s’est taillé un espace. Il se débrouillait mal. Pire que moi. Il me regardait. Il n’arrêtait pas de me regarder. Il ne souriait pas. Moi je voyais ses yeux. Des yeux marron, tristes. Je souriais pas non plus. J’aurais bien voulu savoir ce qu’il pensait. Impossible à dire, parce qu’avec tout ce boucan, pas la peine d’essayer d’en placer une. En même temps, je n’y tenais pas tant que ça. Ce qu’il éprouvait, c’était facile à deviner. Il dansait avec la grosse tache, et côté réputation, la grosse tache c’était plutôt salissant. N’importe comment, ce qu’il avait sur le cœur, il aurait tout le temps de me le dire, quand on serait plus sur la piste.

Au bout de deux minutes de ce tête-à-tête muet en plein vacarme, j’ai pu le quitter des yeux. C’est alors que je les ai vus : ils nous regardaient et ils se marraient bien. L’espace tout autour s’était agrandi, on était le clou du spectacle comme on dit. Mais pas comme dans ces conneries de films où le vilain petit canard vole la vedette au plus beau des cygnes et où tout le monde se met à applaudir la petite grosse devenue premier prix de danse classique. Non, tous ceux-là y prenaient leur pied à nous regarder parce qu’on offrait un spectacle premier choix dans le genre comique.

C’est à se demander ce qu’ils deviendraient tous ces minables s’ils ne trouvaient personne à charrier. La moitié de l’humanité passe son temps à se moquer de l’autre, c’est comme ça qu’on vit. C’est triste, mais c’est comme ça.

Je crois que ça, toute cette bêtise, j’aurais pu la supporter toute seule, vieille habitude. Mais ce gars qui me plaisait bien, avec ses yeux tristes, quelle idée j’avais eue de l’entraîner avec moi. Lui, y continuait à me regarder en se déhanchant, comme s’il n’avait pas fini de m’observer, comme si y avait personne autour. Y souriait toujours pas.

J’ai crié. Je lui ai dit, à ce garçon dont j’ignorais le nom, qu’y avait tous ces veaux sur la piste qui se foutaient de notre gueule, j’ai écarté les bras pour les lui désigner. Probable qu’il a rien compris, parce que lui aussi, il a essayé de me crier quelque chose, avec son air grave, sans me quitter des yeux. J’ai rien entendu.

Et ce qu’il m’a dit, ce jour-là, le fait est que je l’ai jamais su. Le talon de ma chaussure droite coincé entre deux estrades a mis fin au spectacle. Je me suis écroulée dans la douleur. Cheville cassée, un mois d’immobilité complète chez ma mère qui souffrait déjà du ventre, sans savoir ce qu’elle avait. Un mois de vacances foutu en l’air, dans la honte. Il est jamais venu me voir. Personne n’est venu.

Maintenant j’ai vingt-cinq ans et je n’attire personne.

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Quand je l’ai vu la première fois, je n’ai pas été très sûre d’avoir bien vu ; ça m’a fait tout drôle quand même. Il y avait la neige, épaisse, presque bleue, et puis les branches dénudées de la haie : un entrelacs serré, maigre et noir, comme un grillage. J’étais à la fenêtre du salon qui donne sur le fond du jardin à regarder je sais pas quoi. Rien, sans doute, je me rappelle pas. Je vidais mon troisième paquet de chamallows de l’après-midi. Et puis j’ai vu bouger. Une forme sombre derrière la haie, à travers les fines branches. La forme s’est glissée entre les troncs. Une tête est sortie… Une tête de chat gris. Il a regardé dans ma direction sans me voir, et puis il s’est dégagé de dessous la haie. Un chat comme ça, j’en avais jamais vu. Gris comme de la cendre, mais soyeux, sans une tache, sans un défaut. Il s’est avancé vers la maison, l’air de marcher sur des œufs, ses fines pattes enfoncées dans la neige. Un être plus mince, plus élancé, plus élégant que tous ceux qu’il m’ait été donné de voir avant ce jour. « Venu pour moi », que je me suis dit.

Mes pas à moi, dans la neige, ils faisaient des trous profonds. Dans mon survet fuchsia indémodable, sûr que je ressemblais à une grosse framboise titubant sur de la crème. Mais le chat il a pas eu peur. Il s’est pas dit : « Qu’est-ce que c’est que ce monstre ? » Il s’est avancé à ma rencontre. « T’as faim », que j’ai pensé. Un chat comme ça, tout seul dans la neige, on pense à quoi ? Qu’il est égaré, abandonné, ou je ne sais quoi. Je l’ai pris dans mes bras. Il était lourd. Ça m’a surprise. Il ronronnait. Dans la cuisine, je lui ai servi une boîte de thon qu’il s’est engouffrée.

Ma mère, elle ne voulait pas de chat chez nous, ni de chien du reste, pas d’animal. Elle disait que c’était du tracas et du ménage en plus. Heureusement qu’elle était plus là pour voir l’état de la maison, parce que côté ménage, je suis pas la fée du logis. D’ailleurs, des fées de 110 kg, j’en connais pas. Tout ça pour dire, que je m’étais jamais occupé de chat avant. Mais un chat, c’est pas difficile : une litière avec du gravier absorbant, des croquettes à volonté et une douceur le soir, à heure fixe, style boîte de pâtée. J’ai pas traîné à me procurer tout ça. J’ai fait si vite que c’est seulement après, quand la nuit est tombée sur le jardin et que j’ai vu de la lumière dans la maison, derrière la haie, que je me suis demandé : « A qui il est ce chat-là ? »

J’ai pensé à Madame Dubois, la vieille qui occupait la maison. Mais y avait quelques mois qu’elle était morte. Des chats, elle en avait beaucoup, mais pas des comme ça, plutôt des comme on en voit partout : tigrés, tachetés au hasard, avec des poils de toutes les tailles. Deux gars de la SPA, avec des cages, sont venus les prendre. Et puis on a fermé la maison. Depuis tout ce temps, où qui serait resté ce chat ? Et en bonne santé avec ça ! Le thon, il se l’était cogné sans prendre le temps de respirer, mais il avait pas l’air rachitique, juste gourmand.

J’ai regardé fixement la lumière dans la maison de Madame Dubois. Peut-être qu’il était là le maître du chat. Un nouveau proprio installé juste à côté. Il aurait fallu aller sonner à la porte pour lui demander. Autant le dire tout de suite, ça ne me plaisait pas. Les voisins, moins je les vois, mieux je me porte. La vieille Madame Dubois, c’est à ma mère qu’elle causait, pas à moi. Alors celui qui venait d’arriver… J’ai tiré les doubles rideaux poussiéreux et je me suis tournée vers le chat.

Il inspectait la pièce, reniflait un peu partout dans le salon. Par terre y avait une vieille boîte de crème glacée, des sacs de friandises vides, des miettes et beaucoup de minous. Je ne parle pas des plaids dépliés sur le vieux canapé de ma mère, ni des vêtements sales que j’avais semés çà et là. Sans compter les assiettes utilisées et les couverts gras sur la table basse. « Un beau désordre crasseux », que je me suis dit, comme si je le découvrais pour la première fois. Et c’est bien ça. La maison, depuis un an que j’en suis propriétaire, personne d’autre que moi y a pénétré, jusqu’à ce samedi après-midi où ce chat, il est entré dans ma vie. Du coup je ne voyais plus mon intérieur de la même façon. Tout me sautait aux yeux, rapport au chat qui s’avançait à pas comptés au beau milieu.

Le lendemain soir, quand je suis rentrée du boulot, y avait une feuille de papier imprimé dans ma boîte aux lettres. Un avis de disparition avec la photo du chat. Tiber qu’il s’appelait. J’ai essayé ce nom bizarre ; le chat s’est précipité dans mes jambes. « Va pour Tiber ! », que je me suis dit. Son maître demandait qu’on appelle un numéro de téléphone. Y donnait pas son adresse. J’ai jeté le papier aux ordures et j’ai servi sa boîte de pâtée à Tiber. Il a mangé, mais pas tout d’un coup : un tiers d’abord. Après quoi il est allé dans sa litière où il a fait sa grosse commission. Et puis il a couru, s’est attaqué au canapé, a reniflé le bas de la porte-fenêtre qui donne sur la haie avant de revenir manger. C’est délicat un chat. Je l’ai observé un bon moment en me demandant si j’allais récupérer le numéro de téléphone dans la poubelle. C’est alors seulement que j’ai réalisé que j’avais les crocs. D’habitude, quand je rentre, y a rien à faire, faut que je m’empiffre illico. C’était curieux quand même : ce soir-là, le chat, il était passé avant moi. Mais j’étais bien décidée à me rattraper. Je me suis enfilé trois grosses tartines de rillettes en attendant que l’eau des pâtes se mette à bouillir. Les rillettes, ça l’intéressait le chat. Je lui ai fait goûter et pour sûr qu’il a aimé. Mais je lui ai dit : « Toi, tu vas pas gloutonner comme moi. » Déjà, la pâtée, le soir…

Je ne me rassasiais pas de le regarder, vrai, je le dévorais des yeux. J’en ai oublié l’eau sur le feu. Quand je me suis rendu compte que la moitié s’était évaporée dans la cuisine et que les vitres dégoulinaient, j’ai rangé le paquet de pâtes dans le placard. Ça ne me ressemblait pas. Seulement trois tartines de rillettes et j’avais plus faim ! J’étais bonne pour me relever cette nuit-là, ça m’arrivait souvent. Mais cette nuit-là, je ne me suis pas relevée, et le lendemain, au petit déjeuner, j’avais faim, mais pas plus que d’habitude.

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Pourtant, rien n’a plus été comme avant. Parce que le chat, j’y pensais tout le temps, dans le bus, dans les magasins, même avec les gosses dont je m’occupe au centre. La première semaine, j’attendais qu’une chose : rentrer à la maison pour le retrouver. Il ne se précipitait pas vers moi, comme un chien, il m’attendait vautré sur un plaid chiffonné. Je dis « vautré », mais c’était pas ça. Un chat comme celui-là, ça peut pas se « vautrer ». Il était étendu, royal, comme une panthère. Il miaulait doucement en me voyant, baillait un coup, étendait ses pattes. Ses yeux verts sur moi, j’en revenais pas. Je lui donnais sa boîte, après je m’occupais de sa litière. Faut que ce soit toujours propre une litière. Après avoir mangé, il avait son petit grain de folie qui le faisait courir et sauter sur le dossier du canapé. C’est seulement après que je prenais mon dîner.

Je crois que c’est à la fin de la dernière semaine que j’ai rangé le salon. J’ai viré les déchets de mes séances de grignotage, y en avait un bon tas sous le canapé, quelques bibelots moches de ma mère. J’ai mis le linge sale qui traînait dans la machine, et j’ai fait la lessive du siècle. J’en ai profité pour laver les rideaux et les doubles rideaux. Tiber, quand il a vu le jardin derrière la baie vitrée, il s’est précipité vers le carreau ; il regardait en direction de la maison derrière la haie. J’ai pensé au numéro de téléphone que j’avais pas récupéré. Au proprio qu’attendait son chat. Maintenant il était trop tard. Le chat, dressé sur ses pattes arrière, il tendait son nez vers cette maison. Il a miaulé, deux fois. « T’en fais pas, que je lui ai dit, tu vas l’oublier. Ici, t’es chez toi. » Je me suis attaquée aux poussières, puis j’ai fait les carreaux quand le chat a été endormi, ensuite j’ai remis les rideaux à sécher sur les tringles, j’ai secoué et plié les plaids et j’ai terminé par l’aspirateur qui a fait fuir Tiber derrière la cuisinière. En fin d’après-midi, après avoir accroché les doubles rideaux qu’étaient secs, je me suis affalée dans un fauteuil. J’étais fatiguée, y a pas à dire. C’est là que j’ai réalisé que j’avais sauté le repas de midi. Le salon était propre et j’avais oublié de manger : je me suis demandé ce qui m’arrivait. Et le plus fort, c’est que j’avais même pas faim. Sérieux : je me reconnaissais pas ! Je suis restée là, assise, une bonne heure, vidée, jusqu’à ce que les ombres du crépuscule entrent dans la pièce. C’est à ce moment que j’ai vu s’approcher la silhouette sombre du chat. Il avait l’air content. Il a caressé de sa joue le coin du canapé et il s’est allongé dessus dans la posture du Sphinx. Il ronronnait ; ses yeux brillants tournés vers moi se fermaient de contentement. On aurait dit qu’il appréciait les efforts que j’avais faits pour nettoyer et mettre de l’ordre.

C’est alors que j’ai allumé et que j’ai vu. J’en croyais pas mes yeux : y avait quelque chose de changé dans le salon. A cause du ménage que j’avais fait, et du chat aussi : j’ai trouvé que la pièce, elle était très différente. Je saurais pas dire exactement quoi, mais quand j’ai baissé la tête sur le tapis bien aspiré, que j’ai vu mes savates et le bas de mon survet fuchsia, j’ai compris.

Dans les semaines qu’ont suivi, tous les samedis, j’ai nettoyé la maison, du sous-sol à la soupente qui sert de grenier. Même ma mère, elle la reconnaîtrait pas. Pourtant, question ménage, elle se défendait ma mère. Et dans chaque pièce que je venais de terminer, le chat il entrait, élégant et svelte ; il se mettait à caresser les meubles et les objets en frottant ses joues et ses moustaches dessus. Chaque fois qu’il faisait ça, c’était comme s’il me disait : « C’est bien, continue comme ça, c’est ce qui faut faire. » Et j’ai continué, et quand ça a été fini, j’ai recommencé. Depuis, je n’ai plus arrêté.

L’hiver a fini par se radoucir, la neige a fondu, quelques crocus ont réussi à pointer leurs têtes dans le jardin bien négligé. Je crois qu’eux aussi je les voyais pour la première fois. Avec les beaux jours, le survet fuchsia a fini au tri sélectif, et pas mal d’autres habits. Il est vrai que je me suis mise à nager dans mes vêtements. C’était pas seulement tout ce ménage que je faisais ; c’était aussi que je ne pensais plus à manger. A quoi je pensais alors ? Je sais pas. Je crois que c’était rapport au chat qu’était si beau ; il fallait que je sois à la hauteur. J’ai essayé de me fringuer mieux ; c’est fou ce que c’est facile quand on pèse moins. Depuis ma robe-noire-bain-de-soleil-spéciale-lambada, j’avais laissé tomber toute tentative d’élégance. Je me suis surprise, depuis, à entrer dans des habits que je ne croyais pas faits pour moi.

Quand le printemps a été bien avancé et que les feuilles ont commencé à épaissir les haies, j’ai laissé sortir Tiber. Sous étroite surveillance. Il fallait que je transforme une friche en jardin, j’avais du boulot ! Je m’y suis mise avec la même ardeur que quand je rangeais la maison. Au début, Tiber ne me quittait pas, on aurait cru que c’était lui mon gardien et moi sa prisonnière. Ça m’a rassurée : il avait oublié son ancien maître. J’ai fini par m’endormir sur cette idée, et j’ai eu tort parce qu’une fin d’après-midi, plus de chat ! Il s’était sauvé ! J’ai crié son nom dans la maison, dans le jardin, le long de la haie. Et puis je me suis laissé tomber sur le gazon bien tondu, la tête vide, en larmes.

C’est une voix qui m’a réveillée, une voix d’homme qui criait « Tiber ! » Il faisait un peu frisquet, les étoiles brillaient dans un ciel de pleine lune. Un froissement de feuilles s’est fait entendre dans la haie. La voix de l’homme a retenti de nouveau : « Tiber ! Reviens ici ! » A ce moment, j’ai vu le chat qui se dégageait de la haie pour venir à ma rencontre, comme la première fois. J’entendais l’homme derrière qui essayait d’écarter les branches. J’ai rien dit. Je me suis relevée et j’ai pris le chat dans mes bras ; j’ai regagné silencieusement la maison. Si le gars d’à côté se ramenait, je savais déjà ce que je lui répondrais. Ça n’a pas tardé. Dix minutes après, coup de sonnette. J’ai enfermé le chat dans la cuisine. Dans l’entrée, j’ai bien regardé pour voir si rien ne trahissait sa présence. Je répétais dans ma tête les phrases que j’allais dire : « Non monsieur, je n’ai pas vu de chat gris répondant au nom de Tiber. Il s’est faufilé dans mon jardin ? Peut-être… Mais j’y étais pas dans mon jardin. Probable qu’il est sorti dans la rue en contournant la maison… » L’important, c’était d’avoir l’air d’y croire. Et qu’est-ce qui pouvait faire, ce mec, si je lui disais que son Tiber, je le connaissais ni d’Eve ni d’Adam ?

J’ai passé mes mains sur ma robe claire pour faire tomber les brins d’herbe qui s’y étaient collés ; j’ai reboutonné à moitié mon gilet ; j’ai vérifié si mes cheveux étaient en ordre. Pas question d’avoir l’air négligé. Du reste, ça faisait quelques semaines que j’étais plus négligée. Mais je voulais avoir l’air très respectable quoi, pour donner plus de poids à ce que je répondrais. J’ai pris une respiration profonde, et j’ai ouvert la porte, le visage fermé.

Y avait un type maigre sur le seuil. Je ne distinguais pas ses traits parce que l’ampoule à l’entrée, elle est pas très forte. Il est resté quelques secondes silencieux, comme si y cherchait ce qu’il allait dire. « Vous désirez ? », que je lui ai dit. Il m’a répondu d’une voix un peu forte, comme si les mots peinaient à sortir : « Mon chat s’est introduit dans votre jardin. » J’ai pas répondu tout de suite, histoire de le mettre mal à l’aise. Et puis j’ai fini par dire :

— Oui ? Et alors ?

— Je voudrais bien y aller voir, avec votre permission.

C’était quelque chose que je pouvais pas refuser à un gars si poli.

— Pourquoi pas ? je vous prête une lampe de poche.

Il a attendu que je lui apporte la lampe. Quand je la lui ai donnée, il l’a prise, et puis il est resté à me regarder. Qu’est-ce qui voulait encore ? Ma photo ? heureusement, il s’est éloigné. J’ai vu le faisceau de la lampe éclairer les massifs avant de disparaître au coin de la maison. Pendant qu’il cherchait, avec ma lampe, j’ai pensé à mon intérieur qu’avait bien changé depuis que Tiber était entré dans ma vie ; j’ai pensé aussi à moi, qui avais tellement maigri ; et à Tiber qu’était la cause de tout ça, ce qui m’était arrivé de mieux dans la vie. Je me disais qu’il était enfermé dans la cuisine et que le type, il ne me le prendrait pas. Ça me faisait plaisir de lui mentir.

Il est revenu, au bout d’une minute, avec la lampe allumée. Il s’est planté en silence devant moi.

— Alors, vous l’avez trouvé.

J’ai vu sa tête qui faisait non. Il a attendu, et puis il a levé la torche sur mon visage. J’ai été éblouie.

— Eh ! là, faites attention, j’y vois plus rien !

Il a fini par la baisser, mais pas tout de suite. Et puis il a eu un geste inattendu, il a braqué la lampe sur son propre visage.

— Tu ne me reconnais pas ?

Voilà qu’il me tutoyait maintenant. J’ai bien regardé le type : un visage maigre, les cheveux courts, les oreilles un peu décollées, et puis des yeux… des yeux… C’est ses yeux, marron et tristes, qui me l’ont remis en tête. Y me regardait sans sourire. Quelque chose en moi s’est mis à fondre.

— T’as rudement maigri, qu’il a dit.

Quand il est entré, j’ai vu sa nuque bien dégagée, et puis les deux sonotones accrochés à ses oreilles.

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