lundi, 06 avril 2015 11:00

L'Ange, la chatte et le dragon

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Écrit par Martin Flexman

Ce matin de décembre n’avait pas été tout à fait comme les autres. Il y avait eu d’abord, dans la rue étroite et grise, comme une promesse de clarté. Non pas cette aube froide et plombée des tristes jours de novembre, mais une franche lumière dorée. M. Müller, après avoir fait rouler son fauteuil près de la fenêtre, avait penché la tête pour découvrir un ciel couronné de toutes les splendeurs d’un jour naissant et rose. Même les nuages, petits et rondelets comme des angelots musiciens, se coloraient de fines nuances incarnates. Oui, ce matin-là avait été bien différent du long tunnel automnal des semaines passées où la lumière s’était perdue. Et pourtant, dans ce matin triomphant de toutes les trompettes célestes dont l’écho se diffusait jusque dans la cuisine, rien n’avait annoncé l’événement de cette journée. Sans doute parce qu’un tel événement ne se laissait pas imaginer. Sans doute parce qu’il échappait à l’ordre immémorial des saisons et des mondes.

Non, ce matin-là n’avait pas été comme les autres. Zohra, l’aide ménagère, de jour en jour moins bavarde, n’avait rien dit. Sitôt les deux sacs de provisions déposés sur la table, elle s’était affairée devant l’évier, la taille ceinte d’un tablier qu’elle ne quitterait qu’une fois toutes ses tâches accomplies, ses lourdes épaules penchées au-dessus de la vaisselle, ses cheveux noirs et épais serrés dans un filet de velours. C’est à peine si M. Müller avait aperçu son profil, la ligne sombre et dense de ses sourcils surmontant un œil jadis riant, et qui, ce matin-là, ne riait plus.

Car Zohra, d’ordinaire si bavarde, était devenue taciturne. Et il avait semblé que son silence, nourri de toute la clarté cuivrée de ce jour naissant, imprégnait les objets de la cuisine qui servait aussi de salon et de salle à manger. Ces objets trop bien rangés que M. Müller prenait soin de remettre toujours à leur place, ces objets pour la plupart usés et ternis, uniques témoins de ce qui avait été sa vie auprès de Mme Müller.

Zohra avait prolongé la vaisselle autant qu’elle avait pu pour retarder l’instant où elle se retournerait et laisserait voir dans son visage fané et brun la crispation d’un sanglot. Mais il avait bien fallu faire face au vieil homme assis près de la fenêtre, sous le regard de qui ses yeux sombres finement soulignés d’un trait de khôl s’étaient dérobés. Elle s’était absorbée tout entière dans la tâche de vider les deux sacs. Quelques semaines auparavant, elle aurait commencé par allumer la cafetière électrique, et pendant que ses mains légères et brunies par le henné auraient voleté au-dessus des provisions qui auraient trouvé incontinent leur place dans les placards et dans le réfrigérateur, elle aurait bavardé et ri d’une voix légère d’oiseau. Mais ce matin de décembre, à quelques jours de Noël, elle était restée résolument muette et n’avait pas même esquissé le geste rituel de leur préparer du café.

Cela faisait six mois qu’elle venait chaque jour, et M. Müller avait fini par se faire à son visage irrégulier aux traits tirés, à son corps pesant et affaissé, à sa démarche un peu traînante. Il ne savait rien d’elle, sinon qu’elle vivait seule avec son fils de huit ans, son « unique » comme elle disait car elle n’avait pas d’autre enfant, et qu’elle avait du mal à joindre les deux bouts. Il y avait, dans la voix claire de cette femme, dans ses mains aériennes, dans son œil sombre et brillant, l’éclat d’une joie communicative et l’expression d’une vie intense et inaltérable qui plaisaient au vieil homme.

Ce matin-là pourtant, seules les mains prestes et menues de Zohra avaient témoigné encore de cette joie que son silence démentait. M. Müller, en cherchant à saisir l’éclat de ses prunelles, y avait vu les larmes qu’elle s’efforçait de contenir. Il s’était alors entendu formuler en esprit la question pleine de sollicitude qu’il aurait voulu lui poser. Seulement les mots n’avaient pas passé la barrière de sa gorge. Car, ce matin-là, qui n’était décidément pas comme les autres, la lumière dorée enluminait l’espace tranquille de la pièce et nimbait les objets d’une présence inaccoutumée, si bien que même la tristesse de Zohra y trouvait naturellement sa place. Et ce fut donc sans rien lui demander, pour ne pas introduire la discordance d’un chagrin dans le tableau harmonieux de cette femme accomplissant sa besogne parmi les choses rendues à leur vérité que M. Müller l’avait laissée partir, une fois ses tâches terminées, l’air accablé et le pas plus traînant que jamais.

Non, ce jour n’avait pas été comme les autres, et, malgré tout, rien n’avait annoncé cet événement. Bien sûr, il y avait eu la descente de police et, d’une certaine façon, c’était cette intrusion qui avait tout déclenché. Elle s’était produite en fin de matinée, peu de temps après le départ de Zohra, au moment où M. Müller s’était surpris à éprouver quelque remords à l’idée de ne pas l’avoir interrogée sur ce qui l’affligeait tant. Son esprit s’était mis à vagabonder, cherchant dans l’appartement qu’il n’avait plus quitté depuis de nombreuses années un objet assez poreux à soumettre à sa rêverie. Comme souvent, son regard s’était posé sur le dragon rouge dont la silhouette sinueuse ornait un long et large rectangle de soie accroché verticalement au mur. Cela faisait bien longtemps que feue Mme Müller, pour masquer une fissure naissante, l’avait acheté à un Chinois du quartier. Entraîné dans les lacs et entrelacs du grand corps fabuleux dont la tête aux yeux exorbités et furieux offrait la vision d’une gueule béante et endentée, l’esprit du vieil homme avait chevauché la chimère des souvenirs.

Insensiblement, Zohra et son chagrin avaient commencé à s’effacer de sa conscience. Mais au moment où il allait céder à la rêverie, Ciguë, la vieille chatte Bleu Russe, avait bondi sur ses genoux en miaulant faiblement. La vue de l’animal avait ramené M. Müller à la réalité et à d’autres pensées tristes. Depuis sa fugue, deux mois auparavant, la chatte n’avait pas cessé de grossir et passait de longues heures à dormir. Le lundi précédent, elle avait paru très essoufflée. Et depuis ce jour, voilà que ses yeux exorbités voulaient lui sortir de la tête. Il arrivait même, quand M. Müller faisait mine de la caresser, que Ciguë hurlât comme si une grande douleur avait élu domicile dans son corps déformé. Une tumeur sans doute. Les échardes enfoncées dans le cœur du vieil homme par le spectacle de cette maladie qui s’était emparée d’elle ne cessaient de le faire souffrir, et, à présent, caressant du regard le corps gonflé de la vieille chatte ronronnante, il se rappelait que c’était sa femme qui avait recueilli l’animal, et machinalement sa main droite s’était saisi de la petite fiole de verre bleue qui se trouvait dans sa poche de gilet. Seulement quelques gouttes, un soir, dans sa pâtée…

Rien évidemment dans les sombres pensées du vieil homme n’avait annoncé l’événement si particulier qui était advenu ce jour-là, car rien, dans de si tristes pensées, ne pouvait contenir un tel prodige. En vérité, c’avait été les trois coups inattendus contre sa porte qui avaient fait basculer le destin. Des coups auxquels le vieil homme n’aurait pas répondu s’ils n’avaient pas été appliqués avec la force péremptoire de la loi quand elle fait irruption sur le seuil de votre domicile, et s’ils n’avaient pas été accompagnés de cris et de vociférations dont la clameur gagnait, dans un bruit de brodequins pressés, les cinq étages de l’immeuble.

Deux mois auparavant, en octobre, un employé de la poste avait cogné ainsi contre la porte. Il avait tendu un registre à signer à M. Müller avant de lui remettre une lettre recommandée. Les mains tremblantes du vieil homme avaient d’abord laissé tomber l’enveloppe sur ses genoux. Il ne voulait pas ouvrir cette lettre. Il se doutait bien de son contenu. Sans doute, à cet instant précis, l’esprit engourdi par le choc, avait-il tardé à fermer la porte car quand il avait repris ses esprits, l’homme avait disparu depuis longtemps. Il avait alors jeté l’enveloppe au milieu de la table, sans l’ouvrir. Plus tard dans la journée il s’était rendu compte que Ciguë avait disparu. Depuis cette date, à plusieurs reprises, Zohra avait demandé à M. Müller pourquoi il n’ouvrait pas cette lettre qui traînait sur la table. Il répondait invariablement que ce n’était pas la peine, qu’il en connaissait la teneur. Et tandis qu’il changeait de sujet, il glissait sa main dans la poche droite de son gilet pour s’assurer de la présence de la petite fiole de couleur bleue.

Mais ce matin de décembre, à quelques jours de Noël, les coups qui avaient retenti contre la porte avaient été d’une violence inattendue. « Que se passe-t-il ? » s’était-il demandé, craignant l’affolement d’un incendie. Sur le seuil, un homme jeune, en uniforme sombre, les oreilles décollées et le crâne rasé, l’avait salué sans ôter son calot. Sans sourire non plus. D’un bras ferme, l’homme avait poussé la porte entrebâillée, obligeant M. Müller à reculer son fauteuil vers la table. Derrière le policier, la concierge en savates, arborait un air navré et friand. On entendait, toute proche, une femme hurler son désespoir dans une langue inconnue. Au-dessus, parmi les cris aigus qui déchiraient l’air, éclatait l’aboiement d’ordres brefs. L’homme au crâne rasé avait demandé :

— Vous z’avez pas vu des clandestins ?

A l’étage supérieur, le chambranle d’une porte avait cédé dans un craquement brutal.

— Des Chinois ? avait ajouté le policier.

— Il n’y a personne à côté ; l’appartement est vide. Inhabitable.

— Pas pour tout l’monde, avait sèchement répondu l’homme en uniforme.

— Je vous dis qu’il n’y a personne. Je vis seul à cet étage.

Le jeune policier avait tendu la tête ; il avait inspecté la pièce des yeux, avait considéré le mur de droite où ondulait le dragon rouge, puis, de l’autre côté, la porte entrouverte de la deuxième pièce.

— Qu’est-ce qu’il y a, là-bas ?

— Ma chambre.

— Vous vivez seul ?

M. Müller avait fait oui de la tête.

— J’peux vérifier ?

— Non.

Le regard gris du policier avait pris un éclat sombre.

— Vous savez c’qu’il en coûte de cacher un clandestin ?

— Revenez avec une commission rogatoire, nous en reparlerons.

— Pour sûr qu’on r’viendra ! Montrez-moi vos papiers.

Mais sur le moment M. Müller n’avait pu mettre la main sur son portefeuille. Ce dernier aurait dû se trouver à l’endroit où Zohra avait l’habitude de le laisser après les courses, dans le panier à provisions, près de la porte. Le policier avait voulu embarquer le vieil homme, mais la concierge était intervenue :

— C’est M. Müller, le plus ancien locataire de l’immeuble. Il est veuf. Je me porte garante…

Le policier avait fini par reculer d’un pas, et après que M. Müller leur eut claqué la porte au visage, la peur l’avait submergé pendant de longues minutes. De cette intrusion émanaient des radiations invisibles, des ondes brutales et maléfiques, d’autant plus angoissantes que le tumulte dans les escaliers ne voulait pas cesser. C’est seulement quand tout fut redevenu silencieux que le vieil homme avait fini par sortir de l’engourdissement où l’angoisse l’avait jeté et qu’il avait constaté que Ciguë, la chatte, s’était enfuie encore une fois. Il s’était alors rendu compte que son poing, dans sa poche droite, serrait la petite fiole bleue.

Ses yeux avaient alors regardé ce qu’ils ne voyaient plus, ce qu’ils ne voulaient pas voir, et qu’effectivement, au prix d’une longue accoutumance, ils étaient parvenus à oublier : les auréoles brunâtres sur le plafond écaillé, les fissures nombreuses que personne n’avait pris la peine de masquer, les fils électriques sortis de leur gaine et qui pendaient au-dessus de l’évier à côté du chauffe-eau poussif, le carreau cassé de la fenêtre disjointe remplacé par un emplâtre de carton aveugle. Oui, cette pièce où jadis Mme Müller avait fait régner l’ordre domestique, cette pièce qui cumulait les fonctions de cuisine, salon et salle à manger, cette pièce qui, du temps que son épouse était de ce monde, n’avait connu d’autre affront que cette longue fissure, recouverte par sa main avisée au moyen de l’effigie du grand dragon rouge, — cette pièce n’était plus habitable. Sans parler de la chambre dont M. Müller laissait les doubles rideaux tirés pour ne pas voir les nombreuses traces d’humidité soulevant le papier peint souillé.

Chassant de son esprit le chagrin de Zohra, la disparition de sa chatte malade, l’irruption du policier et le spectacle de son appartement insalubre, le vieil homme s’était de nouveau abandonné à l’enroulement reptilien du grand dragon rouge. La gueule céleste crachait un enchevêtrement de tourbillons dans les rets desquels remontait le souvenir d’une scène dont la blancheur insoutenable avait depuis longtemps déserté sa mémoire. C’était l’année de ce terrible hiver auquel des hommes et des femmes avaient succombé par dizaines, l’année de ce terrible grand froid par lequel plus d’un oiseau s’étaient laissés surprendre au gel des étangs, l’année où l’éclatante candeur de la neige et des frimas avait recouvert d’une mortelle pellicule la face vivante des choses. Même l’obscure et minuscule chapelle vide, nichée dans l’une des absidioles de la cathédrale où, malgré les protestations de M. Müller, sa jeune et impérieuse épouse l’avait entraîné, semblait mimer une concrétion de l’hiver : un autel de marbre blanc recouvert d’une pièce de dentelle raide, des piliers de pierres pâles et polies par les siècles, quelques cierges diaphanes comme des hosties que les flammes vacillantes ne réchauffaient pas, la statue en stuc d’un ange blafard et stupide. Que pouvait-elle attendre, que pouvait-elle espérer d’un lieu aussi stérile, elle qui n’était même pas croyante ? Elle s’était agenouillée sur un prie-Dieu, la tête dans les mains, comme elle l’avait vu faire sans doute sur des tableaux ou des photographies. Sa prière à voix basse, si basse que M. Müller n’en avait saisi que quelques mots — « Attente », « espérance », « enfant » — elle l’avait murmurée sous l’œil béant de l’ange idiot dont les joues rebondies soufflaient dans une invisible trompette. M. Müller avait alors ressenti le vide absolu qui régnait en ce lieu, vide non seulement physique, mais spirituel, que la prière ne parviendrait jamais à combler. Il avait su à cet instant, le regard perdu dans les méandres roux de l’abondante chevelure de son épouse dont les reflets cuivrés à peine retenus par des peignes d’écaille formaient une masse vivante, que l’antique vœu de Sarah ne serait pas exaucé. Et quand enfin ils étaient sortis de la cathédrale, la lumière éblouissante de la neige avait succédé à la pénombre des voûtes, révélant sur la face de la femme aimée la traînée de deux larmes brillantes. Il se rappelait leur retour précipité, sans un mot, vers l’appartement minuscule. Il se rappelait la fatalité de leurs corps nus pressés l’un contre l’autre sur le lit défait. Il éprouvait encore dans sa chair, malgré le passage des années, l’ardeur affamée de sa jeune femme. Plusieurs jours d’affilée, comme deux vagues à l’assaut l’une de l’autre, ils s’étaient efforcés de percer l’écorce de leur chair espérant repousser l’obstacle invisible qui empêchait que s’accomplît leur désir le plus profond. Et ce n’est que quelques semaines plus tard que Mme Müller avait accepté l’arrêt depuis longtemps prononcé par le médecin, arrêt devant lequel M. Müller s’était, bien avant son épouse, secrètement incliné. De cette défaite tardive, elle n’avait rien dit, bien sûr, et jamais ils n’en avaient discuté, eux qui, durant presque deux ans, en avaient fait leur combat quotidien. Et si rien dans le discours de Mme Müller n’aurait pu laisser supposer qu’elle avait rendu les armes, il n’avait pas échappé à M. Müller qu’une brèche s’était formée dans le cœur de sa femme. Car chaque matin, à compter de cette époque, elle avait passé plus de temps à sa coiffeuse où ses mains très adroites repoussaient et contenaient dans une prison d’épingles les lourdes mèches rousses de sa luxuriante chevelure, jusqu’à les comprimer en un chignon parfaitement lisse. Puis, dans la journée, ces mêmes mains empressées imposaient aux deux pièces de leur appartement minuscule un ordre nouveau où chaque objet trouvait sa place, où le bois luisait, où le formica brillait, où les cuivres étincelaient.

Et il était revenu tout à coup à la mémoire de M. Müller que c’avait été exactement à cette époque que sa femme lui avait signalé, sur le mur qui les séparait de l’appartement contigu, les linéaments de cette longue fissure verticale sur laquelle elle avait, quelques jours après, déroulé le long corps sépia et mouvementé du dragon chinois enveloppé de nuées.

ornement

Dans l’après-midi, Zohra revint pour prévenir M. Müller qu’elle lui donnait son congé.

— Je vous rapporte votre portefeuille avec la carte de crédit, ainsi que les clés que vous m’avez prêtées. J’avais oublié de les laisser dans le panier.

Tout d’abord, M. Müller ne répondit rien. Il regarda l’aide ménagère déposer le portefeuille sur la table, à côté de la lettre recommandée. La nouvelle du départ de Zohra ne le surprenait pas ; il le rattachait à cette grande tristesse qui s’était emparée d’elle, à ce mutisme qui avait fini par l’envahir. Pourtant, bien que la joie eût déserté le visage de l’aide ménagère, ses yeux sombres au fond des orbites creusées, brillaient de cet éclat juvénile que le chagrin ne parvenait pas à chasser.

— Que vais-je devenir sans vous ? Vous savez bien que je ne peux pas descendre… Et puis la chatte s’est encore sauvée…

Il regretta aussitôt ses paroles. Ce n’étaient pas ces mots-là qu’il aurait dû prononcer. Elle lui répondit d’une voix basse, à peine audible, qu’elle avait prévenu la mairie, et qu’en attendant qu’ils envoient quelqu’un d’autre, elle avait, ce matin-là, forcé sur les provisions afin qu’il ne manquât de rien. Tandis qu’elle parlait, les jointures de ses mains brunes serrées l’une contre l’autre blanchissaient. Elle reboutonna enfin le haut de son manteau qu’elle n’avait pas quitté et ce fut seulement au moment de passer la porte, qu’elle se tourna vers M. Müller, sans le regarder.

— C’est Medhi, mon fils unique… il est malade, depuis plusieurs mois. Il est très faible. C’est sans espoir… il faut que je sois présente à l’hôpital, pour…

Elle referma la porte sur elle, sans bruit.

Des minutes, des heures peut-être, s’écoulèrent dans l’immobilité. Il fallut bien tout ce temps pour que M. Müller prît conscience de la tristesse de cette journée. Il se demanda quel goût aurait le liquide de la petite fiole bleue sur sa langue. Mais quelque chose dans le silence de la pièce détourna son attention de cette pensée. Par l’effet de ce qu’il prit d’abord pour une illusion d’optique, la longue et large pièce de soie se détacha légèrement du mur, donnant plus de relief et de vie à l’ondulation compliquée du dragon dont les couleurs avec les années semblaient s’être avivées, lors même que le reste de l’appartement sombrait dans la décrépitude. Mais M. Müller dut convenir qu’il ne s’agissait pas d’une illusion, car il sentit soudain un courant d’air froid bien réel : la toile sur laquelle était peint le dragon s’écarta, et, de la fissure devenue anfractuosité, il vit émerger une silhouette d’enfant. Et la surprise de M. Müller se mua en émerveillement, car à présent la lumière de la fenêtre éclairait les traits d’un petit Asiatique au corps délicat, aux attaches fines et gracieuses, à la peau translucide et au regard sombre et brillant.

Il y eut d’abord un long silence pendant lequel l’homme et l’enfant restèrent ainsi, à se regarder, puis la tête du garçonnet se tourna vers le grand dragon rouge qu’un léger souffle d’air agitait encore. Il parut au vieil homme que l’enfant adressait un imperceptible signe de tête à la créature légendaire.

Alors, et alors seulement, le petit garçon demanda d’une voix flûtée :

— Tu sais où elle est, ma mère ?

Le vieil homme hésita, avant de répondre :

— Ta mère ?

— Elle a dit : si l’on vient m’arrêter, cache-toi derrière l’ange.

— Elle a dit ça ?

L’enfant acquiesça. Il répéta :

— Tu sais où elle est ma mère ?

Le vieil homme demanda :

— Comment t’appelles-tu ?

— Bai.

— Et cet ange, où est-il ?

— Il est là.

La main fine de l’enfant désignait le dragon. Il dit :

— Viens, je vais te montrer.

>Il écarta la pièce de soie.

— Avec mon fauteuil, je ne peux pas passer par le trou du mur.

Ils sortirent donc dans le couloir, atteignirent l’appartement contigu. La porte d’entrée défoncée tenait seulement par l’un de ses gonds et, de la pièce dévastée, le fauteuil de M. Müller eut du mal à franchir le seuil. Il put seulement observer que l’appartement était le symétrique du sien : une pièce servant de cuisine, de salle à manger et de salon, et une chambre, ou du moins ce qu’il en subsistait après le passage des policiers.

— Regarde, fit l’enfant en désignant le mur qui séparait la cuisine de la sienne.

Un haut et large poster de papier épais recouvrait l’endroit même où se trouvait la fissure dont M. Müller savait désormais qu’elle formait une large brèche verticale ouvrant sur son appartement. C’était une affiche pour un concert baroque représentant un ange de bois vêtu de blanc, couronné d’or, et soufflant de toutes ses joues rebondies dans une longue trompette dorée,

A la vue de l’ange, M. Müller ne put s’empêcher de sourire. Il sentit en lui qu’un très lourd et très ancien bloc de glace était en train de fondre. Il se dit aussi qu’il y avait là un enfant qui devait avoir faim et que justement ses placards et son réfrigérateur étaient pleins à craquer de provisions. ornement

Toujours il y avait eu beaucoup de monde dans cet immeuble, toujours beaucoup de voix étrangères : des voix italiennes, portugaises, des voix arabes et espagnoles, et toujours des enfants qui parlaient mieux le français que leurs parents, des enfants dont la voix claire animait d’une vie intense et continue la cage de l’escalier gravie et descendue par tant d’êtres dont l’unique souci était de vivre. Il y avait eu aussi des voix discordantes et courroucées, des voix de haine et de jalousie, des bruits de gifles et de coups. Il y avait eu des sanglots souvent, et des cris de rage parfois. Mais toujours les rires des enfants avaient surnagé à tout. Et puis leurs voix s’étaient éteintes, les unes après les autres. Les appartements s’étaient vidés de leurs locataires, et d’autres étaient venus, plus silencieux, plus craintifs, des occupants que M. Müller n’avait jamais vus car la maladie qui le clouait dans un fauteuil le condamnait à demeurer dans son appartement. A la fin, après le départ de la concierge qui avait suivi de peu la descente de police, il n’était plus resté dans l’immeuble qu’un vieil infirme et un enfant.

Bai s’était installé chez M. Müller. Cela se fit comme ça, sans qu’il fût besoin au vieil homme de le proposer. La nuit, il dormait sur un petit matelas récupéré dans l’appartement d’à côté et posé à même le sol, dans la chambre du vieil homme. Matin, midi, et soir, ils prenaient leurs repas ensemble, sous la protection du grand dragon rouge, et comme il n’était pas question pour Bai de retourner à l’école, M. Müller trouva plus prudent de l’instruire lui-même. L’enfant écoutait, répondait, faisait des exercices et progressait à chaque leçon. Le soir, M. Müller lui lisait quelques pages d’un recueil de Contes d’Andersen. Pourtant, du vieil homme et de l’enfant, ce dernier n’était pas celui qui apprenait le plus. Si l’on avait demandé à M. Müller ce qu’un petit Chinois d’à peine six ans pouvait bien avoir à lui offrir, il aurait été bien embarrassé de répondre avec clarté, tant la nouveauté et l’étrangeté de la présence de l’enfant sous son toit ne cessaient de l’étonner. Mais il aurait pu dire qu’au fond de son cœur, un trésor inestimable lui avait été confié. Un trésor capable de reléguer au second plan de son esprit l’idée d’ouvrir une certaine petite fiole bleue.

Une aide envoyée par la mairie pour remplacer Zohra, grande femme blonde et sèche, l’air renfrogné, s’occupait du ménage, de la vaisselle et du linge. Elle frappait à la porte chaque matin, à 9h précises, s’affairait sans éprouver le besoin de parler, puis sortait faire les courses, les rangeait, et repartait, toujours à 10h 30. Bonjour, au revoir. A son arrivée, l’enfant se glissait derrière le dragon, et attendait en silence, dans l’appartement contigu, qu’elle fût partie. Quinze jours s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels Bai demanda à maintes reprises, quand sa mère reviendrait. Et M. Müller lui répondait invariablement que ce serait pour bientôt.

Un matin, après le départ de l’aide ménagère, Bai reparut de derrière le dragon en portant sur son épaule frêle un long chat d’un beau pelage gris bleu. M. Müller eut de la peine à reconnaître dans l’animal mince et lustré que l’enfant vint déposer sur ses genoux, la vieille Ciguë. Mais il n’eut pas le temps de se réjouir d’avoir retrouvé sa chatte, ni de s’étonner qu’elle parût en si bonne santé et comme rajeunie, car tandis qu’il la contemplait avec bonheur, des cris de poussins attirèrent son attention sur un tas de chiffons que Bai était allé chercher de l’autre côté du mur pour venir le déposer avec précaution sur la table. Dans ce nid de loques, deux chatons gris, les yeux déjà ouverts, cherchaient leur mère en piaulant. Ciguë sauta sur la table et s’allongeant sur la lettre recommandée que M. Müller n’avait toujours pas décachetée, offrit ses mamelles en pâture à ses deux petits.

A la mi-janvier, dans l’après-midi, on frappa à la porte. Bai se glissa dans l’appartement d’à côté. Quand Zohra entra, ses épaules parurent au vieil homme plus affaissées, ses traits plus tirés, et l’étincelle juvénile qui éclairait naguère son regard avait disparu. Elle l’informa que le jour où elle avait donné son congé, Medhi s’était éteint à l’hôpital, en sa présence. C’est le cœur serré que M. Müller songea que ce même jour Bai avait fait irruption dans son appartement. Zohra venait demander à M. Müller d’appuyer sa demande auprès de la mairie pour revenir faire le ménage chez lui. Pour toute réponse, il lui tendit la lettre recommandée qu’elle lui avait si souvent demandé de décacheter.

— Ouvrez-la et lisez.

L’immeuble déclaré insalubre avait été racheté à son propriétaire par la ville. Sa destruction était prévue pour le début d’avril. Les locataires étaient priés de prendre leurs dispositions afin de quitter l’appartement qu’ils occupaient avant cette date, sous peine d’expulsion.

Zohra reposa la lettre sur la table.

— On ne peut vous expulser en hiver.

— Je sais. Mais les habitants sans papiers de l’immeuble n’ont pas bénéficié de ce délai. Il n’y a plus que moi ici.

— Qu’avez-vous prévu de faire, M. Müller ? Il ne reste que quelques semaines.

— Pour moi, répondit-il en soupirant, tout est arrangé de longue date. Je pars demain. Mais voyez-vous, s’il n’était question que de moi…

Zohra regarda Ciguë qui léchait vigoureusement la tête de l’un de ses chatons tandis que l’autre jouait avec la queue de sa mère.

— Oh ! fit M. Müller encore plus tristement, tout est arrangé pour eux aussi, depuis longtemps…

Il y eut un silence.

— Mais peut-être, là où vous allez, vous aurez encore besoin de moi ?

— Je ne crois pas, Zohra, non, je ne crois pas. Je le regrette bien, voyez-vous. Là où nous allons, les chats et moi, il n’est pas besoin d’aide ménagère.

— Oh ! fit Zohra d’une voix étouffée. Elle regarda bizarrement M. Müller.

— Peut-être voulez-vous que je vous fasse quelques courses ? Les dernières.

— Pourquoi pas ? Et si d’aventure vous aviez besoin de quelque chose… pour vous je veux dire… n’hésitez pas à utiliser la carte bancaire.

Des nems, deux rouleaux de printemps, du canard laqué, des nouilles à la cantonaise, une glace à la fraise. Des mets inhabituels pour M. Müller, dont la quantité même aurait dû attirer l’attention de Zohra. Mais celle-ci rangea le tout sans faire de commentaire. Après son départ, le vieil homme constata avec satisfaction que le portefeuille n’était plus dans le panier. Zohra était une femme intelligente, qui aurait mérité mieux de la vie.

— Pourquoi on met une belle nappe ce soir ? demanda Bai tandis qu’il disposait les couverts selon les indications de M. Müller. Est-ce qu’on fête quelque chose ?

— Il n’est nullement besoin d’un prétexte pour faire la fête, répondit M. Müller doucement.

>Il avait déposé la petite fiole de couleur bleue au milieu de la table, entre les deux assiettes de faïence que Mme Müller tenait de sa mère. De temps en temps Bai l’observait avec curiosité. Elle était vide.

Ils mangèrent dans un silence peu habituel. M. Müller, qui n’avait pas très faim, se sentait le cœur trop lourd pour pouvoir parler. Il regardait l’enfant. Il regardait ses fines paupières étirées sur ses yeux sombres, ses cheveux noirs et lisses, la finesse de son poignet. Quand le moment fut arrivé de servir la glace à la fraise, les yeux de Bai s’allumèrent de convoitise. M. Müller lui recommanda de manger lentement, de savourer chaque cuillère. Il serait bien assez temps d’arriver au bout de ce repas.

La présence silencieuse de Zohra dans la cuisine fit sursauter M. Müller. Elle était entrée avec la clé, sans frapper, au moment où il s’apprêtait à servir un verre de jus de litchis à Bai. Il y eut un instant de parfaite immobilité, pendant lequel chacun observa la surprise des deux autres. Puis Zohra déposa le portefeuille de M. Müller au milieu de la table, avec la clé.

— Je les avais conservés dans mon sac à main, sans le faire exprès.

Elle remarqua alors la petite fiole bleue, et regarda M. Müller en fronçant les sourcils.

— Qu’est-ce que c’est ?

M. Müller reposa lentement la bouteille de jus de litchis sur la table.

— Je pense que vous avez plus que jamais besoin d’une aide ménagère. Et moi d’un locataire. Mon appartement est devenu trop grand pour moi… depuis quelques semaines

— Et lui ? demanda M. Müller en désignant l’enfant.

— Il y a assez de place pour un grand-père et son petit-fils.

— Et eux ?

— Pour une chatte et ses deux chatons ? Pourquoi pas !

Après avoir versé le jus de litchis dans l’évier, M. Müller déclara qu’il emporterait également la vaisselle de Mme Müller, ses peignes d’écailles…

— Emportez ce que vous voulez, l’interrompit Zohra, mes frères viendront nous aider.

>— … et le grand dragon rouge…

Et Bai d’ajouter :

— L’ange à la trompette d’or aussi…

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