vendredi, 25 octobre 2013 14:55

Le Chat et l’amateur de tulipes

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Écrit par Martin Flexman

C’était une délicieuse vieille dame qui se présenta au cabinet du docteur Herne. D’épais cheveux gris remontés en chignon, et les joues soigneusement poudrées. Des yeux pervenche aussi, magnifiques, mais humides de larmes. Elle portait un grand paquet plat, mince et rectangulaire sous le bras. Quand le psychiatre la pria de s’asseoir, un sourire triste éclaira son visage, fugitivement. Sa voix encore jeune était ferme, ses mots choisis avec soin. Elle dit : « Voilà une semaine que je me demande si je dois vous consulter. Je me suis arrêtée à plusieurs reprises devant votre porte, le doigt sur la sonnette. Mais j’avais honte, je n’osais pas entrer. Une fois, votre secrétaire m’a vue sur le seuil, elle m’a demandé ce que je voulais. Je suis partie, sans rien dire. Elle a dû me prendre pour une folle. Et il est vrai que ce que j’ai à vous raconter est… »

Le docteur Herne voulut la débarrasser du paquet qu’elle avait déposé contre ses jambes. Mais il ne fut pas question de l’en dessaisir. Elle se tenait assise, très droite, une main posée sur l’objet encombrant ; de l’autre, elle rajustait d’un geste coquet une mèche de cheveux qui s’était détachée de son impeccable chignon.

— Je ne sais trop par où commencer. Je suis veuve, depuis quarante-trois ans. Mon mari, avant guerre, était marchand de tableaux. Croyez bien que je suis la personne la plus rationnelle du monde. Pas comme mon cher Emil qui avait un petit penchant pour la mystique et le surnaturel. Il était très versé dans l’ésotérisme, voyez-vous. C’est vers lui que j’aurais pu me tourner s’il était encore de ce monde. Et faute de mieux, c’est à vous, au psychiatre, que je suis venue parler.

— De quoi souffrez-vous ?

Le docteur s’exprimait dans un allemand très pur avec un léger accent scandinave. La vieille dame serra ses lèvres minces et discrètement car-minées.

— C’est que… je ne souffre pas.

— Me direz-vous alors ce qui vous amène ?

Elle ôta lentement ses gants de suédine laissant apparaître deux mains fines, ridées et couvertes de petites taches brunes.

— Je crois qu’il vaut mieux que je vous le montre tout de suite.

Le docteur rajusta le nœud papillon gris qui ornait le col cassé de sa chemise de soie. C’était un homme grand, mince, légèrement voûté au regard gris et froid, la barbe soigneusement taillée en pointe et le crâne garni de cheveux blancs. Il paraissait un peu plus jeune que la vieille dame. Il portait un smoking noir et un gilet ardoise, très élégants. Ce soir-là, il devait se rendre directement à Schwetzingen où l’on donnait la première de La Chatte anglaise, avant de souper dans un petit restaurant qui servait une bisque comme on n’en mange nulle part ailleurs. C’était à une dizaine de kilomètres de Heidelberg et le cabinet était sur le point de fermer quand sa secrétaire l’avait informé qu’une certaine madame Manassé voulait à tout prix le rencontrer.

La vieille dame déballa le contenu du paquet, un tableau dans un cadre de bois doré.

— Voyez vous-même.

Le psychiatre le saisit, y jeta un regard rapide qu’il reporta sur sa visiteuse.

— Et alors ?

— Avez-vous bien observé, docteur ?

— J’ai bien observé. Que devrais-je remarquer ?

Les paupières d’oiseau de la vieille dame battirent.

— Cette toile, je l’ai acquise jadis pour mon défunt mari qui admirait beaucoup ce peintre. Elle représente, comme vous pouvez le voir, une nature morte : une table de bois surmontée d’un bouquet de tulipes sombres, d’huîtres ouvertes, d’écrevisses, de poissons et, sur le bord, à gauche, au premier plan, un chat est allongé dans un grand plat doré que deux mains féminines nous présentent.

Le psychiatre hocha la tête comme pour dire que rien de tout cela ne lui avait échappé. La vieille dame reprit le tableau et, sans le remballer, le posa à nouveau contre sa jambe. Le docteur Herne apercevait maintenant le châssis ancien et poussiéreux, et, sur l’envers de la toile, des traits indistincts au crayon, ainsi qu’un pentagramme.

— C’est une œuvre d’Horebeck, petit maître hollandais de la première moitié du XVIIème siècle. Rien de bien original, voyez-vous.

Le psychiatre soupira.

— Je vous en prie, docteur, ne vous impatientez pas. Il me faut vous parler de ce tableau si je veux espérer être comprise de vous. Avez-vous identifié la race du chat ?

C’était une question inattendue.

— Je ne sais pas… Un chat gris, une sorte de Chartreux.

— Allons donc, docteur, fit en gloussant la vieille dame, vous n’y connaissez rien. Un Chartreux serait bien plus gros. Non, il s’agit d’un Bleu Russe. Une race de chats plus minces, plus élancés.

Elle avait baissé la voix sur les derniers mots, comme si elle avait craint que quelqu’un dans la pièce, en dehors du psychiatre, ne l’entendît. Le docteur Herne acquiesça en se raclant la gorge.

La vieille dame poursuivit :

— J’en viens au fait. Vous allez tout de suite comprendre la raison de ma venue.

Elle fixa ses yeux pervenche dans ceux de son interlocuteur qui crut y discerner un voile de larmes.

— Les premiers Bleu Russe seraient apparus au moyen âge, dans le port d’Arkhangelsk, mais le standard auquel appartient ce spécimen peint est très récent. Comprenez-vous ce que cela signifie ?

— Ecoutez madame, répondit le docteur Herne avec un rien d’agacement dans la voix, je crois que vous n’avez pas sonné à la bonne porte. C’est à un marchand d’art ou à un éleveur de félins que vous auriez dû vous adresser. Ma spécialité à moi, ce sont les troubles psychologiques, pas les chats ; encore moins les tableaux !

— Attendez ! Attendez ! protesta la vieille dame. C’est bien de votre avis de psychiatre dont j’ai besoin. Laissez-moi seulement terminer…

— Dans ce cas, faites vite, ou bien demandez à ma secrétaire un rendez-vous, car ce soir je ne dispose pas de tout mon temps !

La vieille dame se tut quelques secondes avant de reprendre d’une voix tremblante.

— Si je vous ai donné toutes ces précisions, docteur, c’est pour qu’il soit clairement établi qu’à l’époque où cette toile fut peinte, aucun Bleu Russe n’aurait pu servir de modèle à ce peintre. Et c’est d’autant plus vrai que d’ordinaire, ce tableau ne comporte pas de chat.

Le docteur Herne fixa soudain la vieille dame.

— Que voulez-vous dire ? Je ne suis pas sûr de bien vous suivre…

— Je dis que d’habitude, il est accroché chez moi, au-dessus d’un buffet, dans un petit salon où je ne vais jamais, et que le peintre n’y a jamais peint le moindre chat.

Les sourcils du docteur Herne se soulevèrent ; une lueur de curiosité professionnelle éclaira son regard.

— Il y a de cela trois semaines, Maria, la femme de peine, est entrée dans le petit salon pour faire le ménage. Ce qu’elle fait une fois par mois, c’est bien assez pour une pièce qui ne sert pas. Or ce jour-là, Albertus, mon chat, y a pénétré sur ses talons. Je ne veux pas qu’il y mette les pattes : j’ai rassemblé là quelques bibelots rares, et le canapé de cuir fauve ne supporterait pas qu’un chat y fasse ses griffes. Mais surtout, cette pièce contient les nombreuses œuvres d’Horebeck que mon époux a acquises avant que de funestes événements ne me l’enlèvent…

En prononçant ces derniers mots la vieille dame jeta un regard perçant au psychiatre. Elle poursuivit :

— Enfin, pour revenir à ce qui s’est passé ce jour-là, apprenez que mon chat, à qui Maria a voulu faire quitter les lieux en brandissant son plumeau, s’est réfugié sous un buffet d’où il refusait obstinément de sortir. Il fallut se servir de l’aspirateur pour l’en déloger. Le seul bruit de cet appareil le fait se réfugier à l’autre bout de la maison. Je l’ai mis moi-même en marche, mais le chat n’a pas voulu sortir. Je me suis donc approchée du buffet, rien ne s’est produit, le chat avait disparu. J’ai alors pensé qu’il avait quitté la pièce à mon insu. J’ai donc refermé la porte et Maria a nettoyé de fond en comble. C’est seulement après son départ, en remettant en place quelques bibelots sur le buffet, qu’en levant la tête, je l’ai vu…

Elle se tut un instant. Avant d’ajouter :

— Vous ai-je dit, docteur, qu’Albertus est un Bleu Russe ?

Le docteur Herne ne put s’empêcher de sourire avec incré-dulité.

— Essayez-vous de me faire croire, madame, que le chat de la toile et le vôtre sont…

— Un seul et même chat. Exactement ! Depuis ce jour, Albertus a élu domicile dans ce tableau. Parfois il apparaît allongé dans le plateau doré, comme vous venez de le voir, non loin des coquilles d’huîtres et des écrevisses ; d’autres fois il disparaît. J’ignore où il va.

Le docteur Herne se racla poliment la gorge.

— Je vois de quoi il retourne, madame, et je vous propose de nous rencontrer, disons… dans trois jours, lundi matin, à dix heures ?

Les larmes qui voilaient les admirables yeux de la vieille dame débordèrent de ses paupières, traçant un chemin d’ombre sur ses joues poudrées.

— Vous pensez que je suis folle ! Je sens bien que vous le pensez ! Je… je…

Le docteur posa sa longue main osseuse sur l’épaule de la vieille dame qui se mit à frissonner.

— Calmez-vous, madame, il n’est pas question de folie. Nous autres psychiatres évitons d’employer ce mot auquel on prête toutes sortes de significations contestables. Et ce ne sont pas quelques hallucinations qui doivent vous alarmer.

La vieille dame serrait les lèvres et se tenait droite, recevant avec une dignité affligée le jugement du spécialiste. Mais, s’il avait été plus observateur, le docteur Herne aurait perçu à ce moment une tout autre émotion dans son regard, quelque chose de dur et d’amusé. Elle se mit debout, lui montra la toile à nouveau.

Cette fois, le psychiatre eut un haut-le-cœur et le sang se retira de ses joues. Au fond du plateau doré, entre les deux mains de la femme invisible, en lieu et place du chat qui s’y tenait moins d’une minute auparavant, il y avait un citron pelée dont le ruban de peau festonnait vers le bas.

Plus tard, pendant la soirée, le docteur Herne eut beaucoup de peine à se concentrer sur l’opéra de Hans Werner Henze, et ce fut sans regret qu’il renonça à sa bisque, préférant rentrer se coucher. Mais il lui fut difficile, cette nuit-là, de trouver le sommeil.

tulipe

Maître Horebeck venait de faire à son chat les honneurs d’une sépulture fleurie au fond de son jardin clos de hauts murs de briques et donnant sur le bord du canal. Il n’y avait pas de fleur plus précieuse, plus rare, plus convoitée que la tulipe noire aux doux reflets bleutés. Le vieux peintre n’en avait montré à personne les effets moirés, ni la corolle bombée et sans parfum. D’ordinaire, le plaisir de l’amateur de tulipes est dans l’exhibition d’un nouveau croisement et Maître Horebeck était d’autant plus fier de sa création que nul parmi ses connaissances, fût-ce le drapier Van Canneberge, ou son confrère et ami, le peintre paysagiste Cappel, ne s’était approché de si près de la perfection que nombre de collectionneurs de Haarlem recherchaient en ce mois d’avril 1636. Au contraire, le vieil Horebeck, quand il avait vu son but atteint sous la forme d’un calice aile de corbeau, s’était rappelé en se signant par quelle voie il l’avait obtenu et avait jugé prudent d’en garder le secret pour lui.

Du reste ce n’était pas son secret le plus compromettant. Il y en avait un autre, qu’il avait laissé loin derrière lui, quelques quarante ans auparavant, avec la jeunesse enfouie de ses premiers essais. Un secret qui lui aurait valu sans aucun doute le bûcher s’il s’était su. En effet, du temps qu’il n’était pas encore « Maître Horebeck », mais simplement Johann Horebeck, qu’il venait de terminer son apprentissage auprès d’un peintre illustre, et peinait à trouver des commandes, il arriva qu’un mystérieux acheteur se manifestât par le truchement de petits billets déposés dans l’atelier de fortune qui était le sien alors. Cet acheteur, Johann ne le rencontra jamais. Chaque billet, comme tombé du ciel, comportait une commande précise, rédigée dans un hollandais constellé de germanismes, — toujours des sujets religieux ou des natures mortes. Le jeune peintre se mettait aussitôt au travail et, sa tâche accomplie, il avait pour consigne de laisser son ouvrage achevé sur le chevalet. Le lendemain matin, il constatait que la toile avait disparu et trouvait à la place un petit flacon de verre rempli de poudre d’or, de quoi largement payer les couleurs, la besogne, et ce qui était déjà un talent dont Johann lui-même n’avait pas encore pris conscience. Ces étranges commandes s’étaient échelonnées sur trois années. Et avec le temps, l’idée avait grandi en lui que cet acheteur n’était pas, ne pouvait pas être un homme comme les autres. Les nuits où ce dernier prenait possession de la marchandise, Johann Horebeck avait monté la garde, assis en travers de l’unique porte de l’atelier, s’efforçant de garder les yeux ouverts afin de surprendre sa venue. Or jamais il n’avait vu quiconque y pénétrer. Et malgré sa vigilance, le lendemain matin, en lieu et place du tableau envolé, il avait à chaque fois trouvé sa rétribution en or. Johann Horebeck avait bientôt connu l’aisance sans que sa réputation de peintre se fût le moins du monde développée dans Haarlem. Il avait pourtant pu acheter la demeure cossue qu’il occupait encore. Il consacrait tout son travail au service de cet acheteur invisible et ponctuel qui, il en était chaque jour persuadé davantage, devait être une sorte de démon. C’est à cette époque, pour trouver une réponse aux questions que son inquiétude grandissante lui faisait se poser à son propos, qu’il avait commencé à s’intéresser à la cabale, cette science secrète qui permettait, prétendait-on, d’entrer en communication avec des êtres surnaturels. Cette étude avait ouvert au jeune homme un monde ésotérique qu’il ignorait et développé chez lui une véritable passion, sans pour autant lui apprendre qui était son amateur invisible. Puis vint le moment où les commandes cessèrent. Maître Horebeck s’en souvenait comme si c’était hier. Le dernier billet réclamait une décollation de Jean-Baptiste. Il s’était mis au travail, comme de coutume, décidant de placer la tête tranchée du saint dans un grand plat doré, à côté de bêtes aquatiques, parmi lesquelles des poissons symbolisant le Christ. N’était-il pas écrit : Il faut qu’il grandisse et que moi je diminue ? Traiter cette illustre décapitation comme une nature morte sortait des sentiers battus et aurait pour le moins fait scandale si la commande n’eût émané de son unique et invisible acheteur. Seulement le peintre voulait piquer ce dernier, espérant de lui une réaction qui l’obligerait à se faire connaître. C’est ainsi qu’il avait réduit la présence de la sensuelle Salomé — une jeune fille — à deux mains de vieille femme. C’était une provocation. La peinture étant presque achevée, il ne restait plus qu’à représenter le morceau principal, le chef de Jean-Baptiste à qui il comptait, par souci de réalisme, faire tirer la langue, comme on voit faire aux têtes de veaux sur les marchés. Mais cette tête de Jean-Baptiste, Johann Horebeck n’était jamais parvenu à la peindre. A plusieurs reprises il avait tenté de reproduire sur la toile les traits insaisissables du visage qui se dessinait en lui. A chaque fois le pinceau s’était dérobé et le plat doré était demeuré vide. Le délai fixé par l’acheteur arrivé à son terme, le peintre avait rédigé une lettre dans laquelle il lui demandait une semaine supplémentaire. Au lieu de la toile achevée, il avait déposé la lettre sur le chevalet. Mais il l’avait retrouvée non décachetée le lendemain matin, et jamais plus il n’avait reçu de commandes de son mystérieux acheteur. Alors la toile, privée de son sujet principal, avait commencé à prendre la poussière contre le mur de son atelier.

A présent, provenant de la terre noire et grasse fraîchement retournée où il avait enfoui, parmi les bulbes inestimables, la petite boîte cloutée, montait une odeur d’humidité vivante et douce. Un fumet de printemps dans lequel le vieux peintre de vanités imaginait par anticipation les brassées de fleurs coupées qui lui serviraient bientôt de modèles.

Cependant le souvenir de son chat ne cessait de le poursuivre. Le mystère de sa disparition rejoignait celui de son apparition, et la boîte qu’il venait de mettre en terre ne contenait rien d’autre qu’une relique énigmatique et de peu de valeur : le collier de cuir pourvu d’un médaillon argenté qui entourait le cou de l’animal à leur première rencontre. Sur le pendentif, on lisait, gravé en allemand : Albertus, die Katze von J. Manassé — Tel. (06221) 20 46 42. Maître Horebeck s’était fait traduire par un ami marchand la phrase, ce qui donnait littéralement : Albertus, chat de J. Manassé. Ce point éclairci, le texte du médaillon n’en était pas moins demeuré obscur. Si Albertus était bien le nom du chat, auquel ce dernier répondait dès qu’on le prononçait devant lui, la personne de son propriétaire, J. Manassé, demeurait introuvable. L’on fit seulement remarquer au peintre que ce nom se trouvait dans les Saintes Écritures. Quant à ce tel suivi d’une série de onze chiffres, les quelques cabalistes que fréquentait le peintre en secret furent incapables de le lui expliquer.

Pourtant l’énigme du collier n’était rien à côté du prodige inquiétant de l’irruption d’Albertus dans la vie de Maître Horebeck. Elle s’était produite quatre ans auparavant, dans son atelier fermé, alors qu’il mettait la dernière main à une vanité. Un miaulement l’avait alors fait sursauter ; il s’était retourné : un chat étrangement longiligne au pelage gris bleu, indéfinissable, assis près du mur où il laissait ses tableaux, le contemplait de ses grands yeux verts. D’où venait-il ? Impossible à dire. Un autre homme se fût effrayé de cette apparition inexplicable, jugée aussitôt démoniaque. Mais si le vieux peintre n’avait jamais vu un chat de cette sorte, pas même chez les rares connaissances qui s’intéressaient à cet animal pour autre chose que les services qu’il pouvait rendre dans un grenier, il avait aussitôt subi la séduction de sa robe aux reflets argentés.

A partir de ce jour son hôte silencieux n’avait plus jamais quitté son atelier, non plus que l’espace clos du jardin humide.

Il y avait dans son pelage une nuance de couleur qui valait la peine qu’on l’étudiât, afin d’en percer le secret et de la transposer sur une toile. Le chat, identifié par son collier que le peintre avait pris soin de lui ôter pour que rien ne vînt gâter la pureté de sa silhouette, avait paru s’accommoder d’une existence douillette dont l’ordinaire était fait de têtes de poissons crues et de longues siestes au coin du feu.

Ce fut à force d’échouer à saisir par le pinceau quelque chose du chatoiement des poils d’Albertus qu’une idée folle avait germé dans l’esprit de Maître Horebeck. On était à l’époque où la spéculation sur les bulbes de tulipes atteignait des sommets dans les Provinces-Unies ; une fleur pouvait se négocier à plus de quinze fois le salaire annuel d’un artisan spécialisé. Chacun espérait se procurer tel type rare, ou, mieux encore, donner naissance par croisement à une variété jamais vue. Le vieux peintre s’était laissé prendre par la manie ambiante et aussi par une curiosité toute professionnelle qui l’inclinait à s’émerveiller en artiste à la vue des couleurs toujours nouvelles dont la nature et l’habileté humaine agrémentaient généreusement les pétales de cette fleur. La robe si particulière d’Albertus, robe qu’il ne parvenait pas à rendre avec ses pinceaux, peut-être avait-il pensé qu’il pourrait la faire surgir dans le moiré d’une tulipe ? Et du même coup, le vieil artiste qui s’adonnait à l’alchimie avait eu l’idée de mêler à l’eau d’arrosage un distillat de sa composition où dominaient des poils récoltés sur le corps du chat. Un an plus tard, plusieurs bulbes avaient donné une fleur d’un bleu très sombre, d’une teinte sensiblement différente de celle de l’animal, mais qui faisait de Horebeck le seul homme à approcher de la fameuse tulipe noire, objet de tant de convoitises.

Ce printemps-là, l’art du peintre avait atteint son plein épanouis-sement. A défaut de les montrer, il avait eu l’idée de reproduire sur ses toiles quelques-unes de ses funèbres tulipes, et il récoltait désormais les fruits d’un succès tardif : on s’arrachait ses natures mortes où ployaient les corolles alanguies de ces fleurs merveilleuses que personne jusque-là n’était parvenu à faire pousser.

Un après-midi qu’il s’était enfermé dans l’atelier pour tenter encore une fois de peindre Albertus, il s’était produit quelque chose qui avait achevé de le convaincre que ce chat n’était pas de ce monde. Il venait de retrouver et de dépoussiérer la dernière toile destinée à son mystérieux premier acheteur. Il s’était du même coup rappelé avec émotion, le travail du pinceau qui avaient donné naissance à la table de bois, aux créatures de l’eau, allusions à notre Sauveur, et au plat doré soutenu par deux mains ridées. Il avait alors ajouté sur la droite un bouquet de tulipes noires ; puis, là où aurait dû prendre place la tête de Saint Jean-Baptiste, dans le plat doré, il avait peint Albertus allongé en rond. Et cette fois, le pinceau du vieux peintre n’avait pas hésité une seconde, atteignant d’emblée cette perfection qui était son unique souci. A ce moment, le chat qui lui servait de modèle dormait sur un coussin auprès du feu, et Maître Horebeck était sorti, le temps de se procurer quelques pigments. C’est à son retour qu’il avait constaté la disparition de l’animal, et c’est seulement au bout de quelques minutes que, son regard se reportant sur la toile, il avait vu, à l’endroit précisément où il venait de le peindre, mais assis maintenant sur son arrière-train, l’animal qui le fixait de ses grands yeux tristes et immobiles. La peinture sur la toile était déjà sèche. Maître Horebeck s’était laissé tomber en tremblant dans un fauteuil, d’abord pour apaiser son cœur qui battait follement, puis pour contempler le prodige qui venait d’avoir lieu. La couleur et les reflets du pelage étaient d’un rendu si étonnant que le peintre avait senti dans sa poitrine une boule de chaleur éclater ; il en avait éprouvé une grande paix intérieure, et presque aussitôt le sommeil l’avait entraîné dans un rêve bienheureux. Mais à son réveil, le chat sur la toile avait disparu à son tour, et le vieil homme n’avait pu retenir deux grosses larmes qui coulèrent dans sa barbe. Il avait pressenti alors qu’Albertus et lui ne se reverraient jamais.

Le lendemain de l’enterrement du collier, le vieux peintre se rendit dans son atelier. Du geste sûr de celui qui y a consacré sa vie, en lieu et place de son compagnon disparu, il représenta un unique citron pelé, symbole du temps qui passe. Le tableau maintenant était achevé, mais au plus profond de lui-même, le peintre n’était pas satisfait.

Plus tard dans la journée, tandis qu’il se recueillait devant ses chères tulipes, maître Horebeck fut traversé par le souvenir de sa dette très ancienne envers l’acheteur invisible et il se sentit enfin capable de peindre la tête qui aurait dû figurer à la place du citron pelé. Mais cette tête, il ne la peignit jamais, car à ce moment son vieux cœur battit une dernière fois dans sa poitrine, et il s’affaissa doucement sur un lit de fleurs noires.

tulipe

Quand le docteur Herne apprit de son notaire le décès de son ancienne patiente, il ne put réprimer un léger frisson où se mêlaient la peur et le soulagement ; la pensée de cette vieille femme charmante, mais un peu toquée, le mettait mal à l’aise. Quand avait-elle cessé de venir le consulter ? Trois ans ? Quatre ans auparavant ? Un beau jour, elle lui avait annoncé que son chat était ressorti du tableau où elle prétendait qu’il avait disparu, et qu’elle n’avait plus besoin de ses services. Il ne l’avait pas retenue. Elle avait une façon inquiétante de le regarder avec ses yeux si intensément bleus. Il s’était peu à peu persuadé qu’elle en savait beaucoup sur lui, des choses qu’il avait tout fait pour qu’on les ignorât. Mais elle n’était plus revenue, et il avait fini par oublier le nom même de Madame Manassé, jusqu’au moment où la défunte, morte sans descendance, se rappela à son bon souvenir par l’intermédiaire de son notaire.

Elle léguait au praticien, au motif qu’il l’avait aidée à surmonter une crise psychologique grave, une nature morte de Horebeck, sous réserve qu’il prendrait soin de son chat, Albertus, un Bleu Russe de toute beauté que le destin lui avait mystérieusement rendu. Le tableau, d’après la description qu’en fit le notaire, était celui-là même que la vieille dame avait apporté un soir de 1983 à son cabinet.

Le docteur Herne, au souvenir de leur première rencontre, commença par refuser cet héritage, arguant que la toile ne valait sans doute pas le prix du chat et que ce dernier deviendrait vite un souci. Le notaire était un ami ; il lui parla en ami : la cote de ce petit maître flamand du XVIIème siècle, spécialisé dans les bouquets et les vanités ne cessait de grandir, la valeur qu’atteindrait le tableau compenserait tous les désagréments que pourrait causer le chat.

Le docteur Herne accepta l’héritage, se promettant in petto de hâter la fin de l’animal. Mais ce ne fut pas nécessaire. Ce chat à qui sa maîtresse avait attribué le don capricieux d’aller et venir dans une dimension inconnue eut le bon goût de disparaître. Le docteur Herne plaça le tableau dans son cabinet, où, par-dessus la tête de ses patients, il ne manquait pas, de temps en temps, de s’assurer que le citron pelé dans le vaste plat doré n’avait pas été remplacé par autre chose.

A la même époque, on était en 1987, l’exposition de la collection Manassé léguée au Musée d’art ancien de Heidelberg fit grand bruit. Presque exclusivement composée d’œuvres de la jeunesse d’Horebeck, elle permit de redécouvrir un peintre injustement méconnu. On parlait d’une exhumation aussi importante que celle de Vermeer au XIXème siècle. On n’hésitait pas à le comparer à Bruegel de Velours pour ses fleurs, à Rembrandt pour ses sujets religieux.

C’est en lisant le catalogue de l’exposition que le psychiatre apprit dans quelles circonstances Emil Manassé, cabaliste de renom et riche collectionneur de tableaux, avait trouvé la mort dans le camp de *** où des médecins dévoyés pratiquaient sur les déportés des expériences monstrueuses.

Le docteur Herne se rendit sur le champ à son cabinet dans le but de décrocher le tableau afin de le fourguer pour une bouchée de pain à un antiquaire qui serait trop content de cette acquisition. On était un dimanche soir. Dans l’escalier de l’immeuble le bruit étouffé des conversations familiales et des postes de télévision n’atteignait pas les oreilles de celui qui se hâtait de monter au troisième étage. Le psychiatre traversa la salle d’attente, ouvrit son bureau, et alluma. Il manqua alors de s’évanouir à la vue du tableau. A la place du citron pelé, un chat gris bleu, assis dans le plat doré, le regardait de ses grands yeux tristes et immobiles.

Le psychiatre prit une décision aussi soudaine que violente. Il se saisit d’un sabre qui ornait un mur de la pièce et se précipita sur la toile en visant le chat.

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Son corps fut découvert le lendemain matin, sur le tapis de son bureau, inexplicablement mutilé. Mais sa tête ne fut point retrouvée, non plus que l’arme du crime. Comme il ne faisait aucun doute que l’homme avait été assassiné, l’affaire fit quelque bruit dans les journaux locaux et nationaux. Le nom d’Olof Herne, ainsi que son visage furent rendus publics. On ne tarda pas à reconnaître en lui l’un des sinistres médecins tortionnaires du camp de ***. D’origine suédoise, diplômé en médecine de l’université de ***, il avait rallié en des temps troublés la cause nazie et choisi de se mettre au service de la barbarie en pratiquant des opérations aussi aberrantes que cruelles. Disparu quelques jours avant la libération du camp où il avait sévi, il avait laissé derrière lui une collection de bocaux. Dans chacun d’eux flottait une tête humaine. Les biens du psychiatre qui avait perdu tout contact avec sa famille en Suède furent vendus aux enchères. Pour l’ajouter à sa collection, le musée de Heidelberg se porta acquéreur du tableau de Horebeck en faisant jouer son droit de préemption. Le commissaire priseur présenta l’objet ainsi :

Une œuvre étonnante de Samuel Horebeck, un Saint Jean Baptiste aux écrevisses, anciennement propriété de feue Mme Judith Manassé.

Plus tard, des visiteurs du musée ne manquèrent pas d’être frappés par la tête du saint, représentée la langue pendante au milieu de sombres et luisants crustacés. Certains notèrent, incré-dules et fascinés, sa ressemblance troublante avec celle de leur ancien psychiatre.

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