vendredi, 30 décembre 2011 17:29

Le Chat qui ne se laissait pas caresser

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Écrit par Martin Flexman

Surtout, n’éveillez pas le chat qui dort ! Cette recommandation, combien de fois l’ai-je entendue ? La secrétaire m’introduisait dans la salle d’attente, une petite pièce aveugle aux murs nus dont le mobilier se réduisait à deux chaises : celle où j’avais pris l’habitude de m’asseoir, et, face à elle, une chaise de paille toute simple où un chat gris bleu dormait en rond.

— Maître Gonthard va vous recevoir…

Elle se contentait d’entrouvrir, sans regarder à l’intérieur de la pièce, laissant juste assez de place dans l’entrebâillement pour que je puisse passer. Et puis, sur le point de refermer, après une seconde d’hésitation, et comme chuchotant une confidence, elle murmurait la phrase inévitable :

— Surtout, n’éveillez pas le chat qui dort !

Me serait-elle jamais venue à l’esprit, cette idée — réveiller le chat qui dort —, si elle ne me l’avait pas ainsi répétée ? N’avais-je pas autre chose à penser, assis dans cette pièce vide, sous la morne clarté d’une unique ampoule, à attendre que maître Gonthard m’introduise dans son cabinet ?

Du reste, à peine m’étais-je assis que l’avocat ouvrait sa porte et me priait d’entrer. Et alors, il n’était plus question que de mon affaire, assez compliquée pour me faire oublier tout le reste, même l’énigmatique recommandation d’une secrétaire. Après chaque entrevue, l’avocat m’ouvrait, pour me faire sortir, une porte donnant directement sur la rue, et c’est dans la rumination de ses conseils que je rentrais chez moi, ne songeant plus du tout à ce chat gris bleu que je n’avais fait qu’entrevoir.

Cet après-midi-là, il avait fallu sans doute un contretemps, un coup de téléphone urgent peut-être, pour qu’on me laissât plus d’une minute à attendre assis sur ma chaise, à deux mètres du chat qui dormait sur la sienne, dans la position où je le trouvais toujours. C’était un très vieux chat comme on pouvait le voir aux nombreux poils cendrés qui émaillaient le pelage de son museau et de sa tête. Couché en cercle, la tête posée sur l’un de ses avant-bras, il me faisait face, retroussant légèrement les babines sur deux canines un peu jaunies. Mais ses yeux étaient clos et seul l’imperceptible mouvement de sa calme respiration indiquait qu’il était vivant. Le plus curieux — je me souviens que je me fis cette réflexion ce jour-là — était qu’à aucun moment il n’avait levé la paupière ou remué une oreille quand j’étais entré pour m’asseoir.

Étonnant pour un chat.

Mais peut-être pas autant que sa présence dans cette pièce où je le trouvais à chaque fois plongé dans un profond sommeil.

« Un lieu pour le moins déconcertant, me disais-je, une pièce vide, un peu froide, mal éclairée ; un espace intermédiaire, sans confort. »

J’en explorai chaque recoin du regard : pas une gamelle d’eau, pas un bol de nourriture, rien !

Puis je me dis que tous les clients de maître Gonthard devaient s’asseoir sur la chaise où je me trouvais, en face de ce chat endormi. L’un d’entre eux s’était-il jamais avisé de le réveiller ?

Je tournai la tête. La lumière sous la porte du cabinet dessinait un trait jaune que traversait l’ombre de l’avocat quand il passait et repassait devant elle. J’avais beau tendre l’oreille, je n’entendais pas sa voix. Peut-être ne téléphonait-il pas en fin de compte.

Je me penchai un peu en avant pour observer le chat. Assez près pour qu’il pût me sentir, ou du moins percevoir ma présence. On sait combien les chats sont sensibles au moindre craquement, au plus imperceptible mouvement d’air, à l’odeur la plus ténue. Penché comme je l’étais au-dessus de lui il n’était pas possible qu’il n’en flairât pas quelque chose. Mais celui-ci ne s’éveillait pas ! Il n’eut pas même le rêve d’un frisson. Je me trouvais si près qu’il aurait dû sentir mon souffle, entendre ma respiration, mais rien, pas un frémissement !

La vieillesse lui avait-elle fait perdre tous ses sens ?

Sur le moment je sentis nettement monter en moi le désir de le toucher, de le réveiller, de lui faire voir que j’étais là, tout près, de l’effrayer peut-être ?

Mais la porte du cabinet s’ouvrit, et maître Gonthard me fit entrer en me priant d’accepter ses excuses pour ce léger retard.

Je ressentis comme une frustration à cet instant, en même temps qu’un soulagement : j’aurais voulu connaître la réaction du chat brusquement éveillé, et, en même temps, j’éprouvai l’impression confuse d’avoir échappé à un danger terrible.

Evidemment, l’apparition de la tête de mon avocat et les quelques paroles prononcées de sa voix forte de ténor du barreau (l’expression, pour une fois, lui convenait) n’avaient eu aucun effet sur l’animal.

Je lui demandai quel âge avait son chat.

— De quel chat parlez-vous ? s’étonna-t-il.

— Mais du chat qui dort dans la salle d’attente…

— Vous plaisantez ? Il n’y a pas de chat dans cette maison.

— Regardez vous-même…

Maître Gonthard ouvrit la porte, passa la tête dans l’entrebâillement.

— Deux chaise vides, voilà tout ce qui se trouve dans cette pièce.

Il me regarda l’air de dire : « Vous ne vous sentez pas bien ? Etes-vous sujet aux hallucinations ? »

Je n’insistai pas, ne décelant rien dans sa réaction qui fût insincère. Peut-être que le chat était sorti par l’autre porte, celle donnant dans le bureau de la secrétaire.

Mais, pour la première fois, je ne quittai pas le cabinet dans le ressassement de mon affaire. Le mystère du chat occupait toute ma pensée. Comment maître Gonthard pouvait-il ignorer sa présence quand moi je l’avais toujours vu endormi dans la salle d’attente ? Même sa secrétaire connaissait son existence. Plus je m’efforçais de réfléchir aux éléments de ce mystère, moins je parvenais à leur trouver d’explication.

Mon prochain rendez-vous n’était pas avant quelques semaines car mon affaire s’étant soudainement éclaircie, elle prenait un tour favorable qui me laissait un peu de répit. Il avait cependant été convenu que dès réception de certains documents importants pour mon dossier je devais passer remettre ces derniers à la secrétaire.

Ce jour-là, comme elle s’était absentée pour quelques minutes, ce fut un homme qui m’ouvrit. D’une quarantaine d’années, petit, assez replet, il était entièrement vêtu de noir. C’est lui qui m’informa que la secrétaire n’en avait pas pour longtemps, qu’il l’attendait pour être introduit auprès de maître Gonthard. Mais ces quelques mots prononcés ou plutôt chuchotés l’air apeuré en jetant des regards méfiants autour de lui me firent un étrange effet, sans doute accentué par un défaut très saisissant de son visage. En effet, comme j’observais sa physionomie, je vis qu’une petite peau blanche recouvrait son œil droit.

Désagréable impression que la dissonance de cet œil éteint et mort dans ce visage d’une mobilité inquiète.

Nous restâmes silencieux quelques minutes. De sa chaise, l’homme ne cessait de me fixer, ce qui accentuait à chaque fois le malaise que m’inspirait son œil aveugle. Il mourait d’envie de me dire quelque chose, me sembla-t-il, mais il ne savait comment la présenter.

Enfin il se lança :

— Est-ce que vous aussi vous l’avez vu ?

— La secrétaire ?

— Non…, et alors il baissa la voix, indiquant du menton la porte de la salle d’attente,… lui, le chat !

Je lui fis signe que oui. Ma réponse lui causa un vif soulagement.

— Et… vous l’avez éveillé ?

La voix du petit homme n’était plus qu’un souffle, comme si le seul fait de mentionner cette action dût provoquer une catastrophe.

— Non, répondis-je simplement.

Son visage prit un air douloureux.

— Moi, si ! hélas !

Le silence succéda au profond soupir qui accompagna ses paroles. J’attendais qu’il poursuive, intrigué par ce que pouvait bien contenir cette réponse pleine de désespoir.

— Depuis, il me suit partout.

— Qui cela ?

— Mais lui, voyons !

— Il vous suit partout ?

— Oui, je ne puis m’en débarrasser. Quoique je fasse, ou que j’aille, il est là…, il m’attend !

Je considérais plus attentivement le visage de mon interlocuteur qui ne cessait de tourner les yeux à droite et à gauche, s’attendant sans doute à voir surgir le félin d’un instant à l’autre. Le front luisant, les narines frémissantes et la bouche tremblante, une peur atroce habitait cet homme. Un sentiment de pitié m’envahit : il fallait le rassurer, lui parler au moins.

— Peut-être qu’il vous a pris en affection, suggérais-je. Je l’ai vu plusieurs fois dormir seul dans cette salle d’attente vide et triste. Il est en mal de caresses ce chat.

Je m’adressais à lui avec la désinvolture des gens que le malheur des autres effleure sans les concerner intimement.

Le petit homme me fit signe que je me trompais.

— Ce n’est pas de l’affection, monsieur, fit-il d’une voix tremblante, c’est autre chose…

Le retour de la secrétaire, un sachet de médicaments à la main, l’empêcha de finir.

C’était une grande femme mince portant une grosse paire de lunettes à la monture démodée, plutôt aimable et effacée. Elle sursauta imperceptiblement en me voyant, et un voile de contrariété recouvrit son visage l’espace d’une seconde. Elle parut hésiter entre s’occuper de moi ou introduire le petit homme. Ce fut ce dernier qui trancha pour elle.

— Faites-moi entrer tout de suite, qu’on en finisse !

Ces paroles prononcées sur un ton de résignation et d’infinie tristesse me serrèrent le cœur pour une raison obscure, mais agacèrent la secrétaire qui entrouvrit la porte de la salle d’attente d’un geste brusque.

Le petit homme hésita.

- Il… il est là ?

— Evidemment, il vous attend !

Le petit homme pâlit et s’avança jusqu’à la porte qui se referma sur lui.

Sans attendre, la secrétaire, qui n’avait pas prononcé le fatidique « Surtout n’éveillez pas le chat qui dort », se retourna vers moi.

— Que désirez-vous ? Vous n’avez pas rendez-vous !

Son ton sec me fit sursauter.

— A la demande de maître Gonthard, je viens remettre des documents pour mon dossier.

— Donnez ! Vite !

Elle avança les mains pour me signifier qu’il fallait me dépêcher.

Ces manières brusques ne lui ressemblaient pas. J’en fus interloqué. Je présentai les quelques feuilles concernées ; elle me les arracha des mains.

— Bien ! je vous remercie ! A une autre fois !

Je pense qu’elle vit combien j’étais affecté par ses manières discourtoises, car son visage qui n’était que sévérité changea du tout au tout. La moue de quelqu’un sur le point de pleurer trembla sur ses lèvres, elle me lança un regard muet, implorant, tout en se tordant les mains.

C’est alors qu’un cri effroyable traversa la porte de la salle d’attente qui s’ouvrit à la volée aussitôt après. Un homme âgé, grand et maigre, ses rares cheveux gris en bataille, surgit dans la pièce, hagard, l’œil fou. Sans prendre la peine de s’arrêter, il me bouscula avant de se précipiter dehors où il se mit à courir avec des gestes désordonnés.

Mais le plus étonnant fut une nouvelle fois la réaction de la secrétaire : elle se dirigea calmement vers la porte de la salle d’attente restée ouverte et la referma. Puis ayant retrouvé son air aimable coutumier, elle me sourit et me demanda si je désirais autre chose.

J’aurais bien voulu connaître son sentiment sur ce qui venait de se passer, mais quelque chose me dit qu’elle ne me répondrait pas.

Je quittai donc le cabinet, plus perplexe encore que la dernière fois, car à l’histoire du chat mystérieux s’ajoutaient maintenant les comportements déroutants du petit homme replet et du vieil homme maigre.

Je renonçai bien vite à éclaircir ces ténèbres. Mais je reconnais volontiers que c’est la tête pleine de ces événements bizarres que je me rendis, quelques deux semaines plus tard, au rendez-vous que m’avait accordé maître Gonthard.

De nouveau assis devant le chat je remarquai aussitôt dans son aspect quelque chose de troublant. Il est vrai que l’unique ampoule éclairait mal cet espace lugubre, mais il était manifeste qu’il avait changé. Je me penchais pour mieux voir : c’était le même chat gris, mais en plus dodu, et, surtout, en plus jeune ! Il n’y avait plus trace en effet des poils blancs qui émaillaient sa tête. Je me demandai alors si ma mémoire ne me jouait pas un tour ; mais la posture en rond du chat endormi, cette posture que j’avais vue dix fois, et puis cette immobilité indifférente à ma présence, ne pouvaient pas me tromper. Existait-il deux chats aussi sourds, aussi impassibles, aussi profondément détachés du monde que celui-ci ?

Jamais mon nez n’avait été aussi près de le toucher. Je respirai l’effluve calme et chaud de son pelage lustré. En même temps je sentis une envie impérieuse, comme un désir irrépressible, se lever dans mon cœur, une envie de poser la main sur ce corps endormi, sur ce corps trop paisible, sur ce corps qui me narguait dans son indifférence à tout.

Et alors il suffit d’une petite impulsion supplémentaire pour que mes deux mains se posent sur lui, non point pour le caresser, mais pour le toucher, simplement. Et alors les paupières du chat se soulevèrent, comme si elles n’avaient attendu que mon signal. Et alors l’effroi me fit faire un bond en arrière. Car les deux yeux grands ouverts du chat étaient posés sur moi, l’œil gauche étincelant et vert, et l’œil droit recouvert d’une taie blanche. La stupeur me tint immobile plusieurs secondes. Le chat quant à lui s’était assis et me fixait de son œil unique. J’eus l’impression qu’il me souriait.

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